Nobliaux et Sorcières – Terry Pratchett

Terry Pratchett

Alors que j’apprends aujourd’hui que manifestement, Terry Pratchett a décidé de mettre fin à sa carrière d’écrivain (pour ceux qui ne savent pas, il est atteint de la maladie d’Alzheimer… j’ai bien fait de lui envoyer ma lettre je crois) (je n’ai pas de source pour vérifier officiellement cette info, n’hésitez pas à transmettre des liens en commentaire le cas échéant), je décide d’écrire la chronique pour le Xième livre que j’ai lu de lui, toujours dans la lignée des trois sorcières les plus puissantes du tout Lancre, j’ai nommé, Nobliaux et Sorcières.

Les Sorcières sont de retour de leur road trip en simili-Louisiane. Magrat va se marier (elle n’a été consultée sur rien et ça la gonfle un peu d’ailleurs) et devenir Reine. Sauf que des petites malignes pas vraiment sorcières mais vraiment gothiques et orgueilleuses comme pas permis ont eu l’excellente idée de réveiller les Nobliaux/Lords and Ladies/ »Bon Peuple », rayez la menton inutile et comprenez …. LES ELFES ! Et contrairement à leur réputation, ils sont loin d’être « gentils »…

Dans les faits, ce roman se veut une réécriture du Songe d’une Nuit d’Eté, du sempiternel et inénarrable Shakespeare. Et en effet, on retrouve toute la bande à Dudule (Titania, Obéron et tutti quanti, même s’ils portent un autre nom). On retrouve aussi des histoires d’amour et de mariage, des couples qui se font et se défont, et une pièce de théâtre foireuse le soir du solstice d’été. On a tout. Et surtout, on a les Elfes.

Extraordinaire, le traitement des elfes par Pratchett, en contrepied total de tout ce dont on a l’habitude, avec néanmoins tous les codes qui vont bien : ils sont magnifique, magnétiques, ils craignent le fer, et tout et tout. Mais le génie de Pratchett a été de les faire véritablement félins : définitivement désintéressés des contingences du bien et du mal, chassant la souris pour le plaisir de la chasse, et ne la tuant que par dépit car c’est bien plus marrant de la torturer. Les elfes sont des gros connards, soyons bien clairs là dessus. J’ai trouvé ce parti pris super intéressant, d’autant qu’il se couple, comme toujours avec Pratchett, à une réflexion sociale : la capacité des gens à ne retenir que ce qui les arrange. Mémé sait, que les Elfes sont de vils et cruels gros pénibles. Mais le reste du monde garde en tête le titre de « Bon Peuple », parce qu’ils sont beaux et fascinants, en oubliant leur règne de tyranie. Je trouve que ça fait une superbe réflexion sur la mémoire sélective en lien avec des régimes politiques passés, dont on ne se souvient plus vraiment autrement que par témoignages qui s’édulcorent au fil du temps et dont on finit par ne vois que les aspects les plus séduisant. Genre, la monarchie sous Louis XIV. Ou des trucs plus récents… je vous laisse chercher tous seuls !

J’ai également adoré le traitement du métier de forgeron, qui se rapproche asse subtilement de celui de sorcière mais pour les hommes pas mages. Les forgerons sont assez traditionnellement, dans les différentes mythologies surtout celtiques, des figures alchimistes. C’est parfaitement rendu ici. J’espère en apprendre davantage encore au travers des autres livres de Pratchett sur le traitement de ce métier (peut-être dans des livres sur les nains ?) . De toute manière, ce n’est pas dur, Pratchett exploite intégralement le matériel mythique celte de manière complètement inattendue et très intelligente : la forme change, devient humoristique, prend les habitudes et les stéréotypes à contrepieds, mais l’esprit de chaque mythème est profondément respecté et apporte véritablement de la matière supplémentaire pour les générations à venir. Bref, c’est tout simplement génial.

Doit-on encore parler du style Pratchett ? Les Sorcières, c’est sans doute la série de livres qui me fait le plus pouffer au monde. C’est rare les livres qui me font vraiment rire (sourire, souvent, m’extasier aussi mais rire c’est plus rare). Beh là, ça marche à tous les coups :D Donc une fois de plus, je remercie à la fois Pratchett et Couton pour leur boulot respectif, voilà, c’est fait, c’était pas original.

Bon, voilà :D et vous, vous avez lu Nobliaux et Sorcières ? Qu’en avez-vous pensé ? L’avez vous trouvé MYTHIIIIIQUE ?

MacBeth – Shakespeare

Macbeth et Banqu rencontrent les Sorcières pour la première fois

Macbeth, pièce de théâtre maudite qui inspira tant d’autres, tant de réécritures au travers de media artistiques si différents… comment passer à côté ce cette littérature fantastique ? Une fois de plus, Shakespeare offre un incontournable à la postérité. Une fois de plus, je suis plus que fan !

Tout le monde connait l’histoire de MacBeth, ce général écossais qui a voulu devenir calife à la place du calife. Tout le monde connait Lady MacBeth, l’inénarrable Lady hantée par la culpabilité. Tout le monde, enfin, connaît les trois Soeucières à qui Pratchett a fini par donner un nom… Les sorcières du destin auxquelles nul n’échappe… MacBeth les croise un jour, et demande son avenir. Elles répondent, il n’y échappera pas… il deviendra roi. A quel prix ? Elles ne l’ont pas dit…

MacBeth est un parfait exemple de tragédie telle qu’on nous l’enseigne à la fac : un héros victime de son excès d’orgueil, et surtout, une fatalité inaltérable, un destin auquel on ne peut échapper… MacBeth, sa femme, ses amis et ennemis ne sont que des pions. Les véritables acteurs, le centre même de la tragédie, ce sont ces Sorcières, les Sœurs du Destin que l’on retrouve à chacun des tournants du récit, invariablement… Elles occupent la scène première, scène d’introduction. Tout est dit : elles sont la Force qui dirige les hommes, du valet jusqu’au roi. Leur présence en Acte IV scène 1 n’en n’est pas moins signifiante : l’apex d’une tragédie apparaît au milieu de l’acte III… l’acte IV constituant ainsi le début de la fin, si je puis dire : Sœurs du Destin, Sœurs de la Fatalité, Nornes ou Parques, guidées par la Sombre Hekate, les Sorcières étendent une fois de plus leurs ailes sur MacBeth, qui couillon de poser la question en oublie qu’il prend le risque de la réponse…

Ces sorcières sont le grand coup de foudre pour moi : je ne vous apprends rien en vous disant que j’ai un amour immodéré pour les chaudrons et les nez crochus, je suis servie ! Elles sont parfaites ! Elles ont le savoir, le pouvoir, et l’aspect intraitable qui sied à leur condition de gardiennes d’un autre monde auquel elles appartiennent peut-être. Savez vous que l’origine du mot « fée » est la même que celui de « fatalité » ?…

Mamy, Nanny et Maggie, selon l’interprétation de Brume Follet (pour ceux qui se demandent, c’est elle qui a dessiné le bandeau du blog ;) )

Quant au reste, on peut le dire : l’histoire révélée par les Sorcières n’a plus d’intérêt au niveau suspense. Mais les représentations portées par chaque personnage sont magnifique :

Lady MacBeth fait une parfaite coupable : plongée dans la folie par le sentiment d’avoir du sang sur les mains, elle est sublime dans sa déchéance. Quant à son médecin, il préfigure la psychanalyse : il y a des affections, dit-il, qui ne nécessitent pas la présence d’un médecin, mais bel et bien celle d’un prêtre… Le somnambulisme, à cette époque, est considéré comme un symptôme de possession : elle est hantée par Duncan comme MacBeth sera hanté par Banquo. Poussée au péché mortel, elle expiera jusqu’à la fin des temps (je l’imagine bien dans un Tartare, à se laver les mains encore et toujours, comme Sisyphe remonte son rocher).

MacBeth lui-même, enfin, est une métaphore parfaite de ce que l’ascension sociale peut infliger à l’homme honnête : la mise en lumière de ses penchants les plus sombres, la dissolution des masques. Questions sociale sous-jacente : les hommes sont-ils bons par nature, ou ne le sont-ils que parce qu’ils n’ont pas une position qui leur permette de se révéler tel qu’ils sont ?…

Un coup de cœur ? Non, je suis même un peu déçue en vrai par l’aspect purement narratif, qui n’a rien d’original à mes yeux : il faut dire que je découvre avec 400 ans de retard, et autant de tragédies et de fantastique depuis. Cette pièce reste incontournable tant par ses thématiques que par des traitements qui devaient être à l’époque révolutionnaires.

Shakespeare à ce génie, celui de comprendre les mythes et la condition humaine, et le talent extraordinaire de les réinvestir pour en faire quelque chose qui est devenu, nous ne le rappelleront jamais assez, le socle des littératures de l’imaginaire modernes !

Le Défi du Chéri : Another One Bites The Dust

Les Dossiers Dresden
Tome 3 : Tombeau Ouvert – Titre original : Grave Peril
Jim Butcher, 2001
Traduit de l’anglais (USA) par Grégory Bouet pour les Editions Bragelonne, Label Milady (2007)

 

Ca y’est, je suis sous le charme. Mon Ours m’avait pourtant prévenue : « Tu verras, ça s’améliore au fil des tomes ». Eh bien, ça n’a pas loupé.

Vous vous rappelez d’Harry Blackstone Copperfield Dresden ? Oui maintenant vous commencez à être de ses intimes. Il revient, pour une nouvelle aventure.

Je retrouve dans son sillage : Murphy, la flic aïkidoka, Bob, le crâne qui aime les romans légers, Mister, énorme chat gris au ronronnement de moteur à réaction, et bien sûr Susan… ahhh Susan ! Reporter aux jambes interminables : elle a tous les arguments pour nous le faire fondre, notre Harry !

Mais j’ai eu le plaisir de rencontrer également une flopée de nouveaux personnages pas piqués des vers : Butcher commence à savoir les brosser. Des archétypes de contes de fée retravaillés, remodelés, refondus. Ils sont toujours là, ils sont toujours archétypaux, mais Butcher en propose des interprétations hautes en couleur, vigoureuses et surtout SURTOUT ! (d’accord je me calme) adaptées à notre époque moderne ! J’ai nommé, dans le désordre : Le chevalier blanc, Marraine la Bonne fée (!!!), La Magicienne Rouge et j’en passe.

Quant au passif de notre mage préféré, il commence à s’esquisser de façon plus précise. Rappelez-vous : au premier tome, je le trouvais frisant la caricature et sans trop de profondeur. Un personnage en deux dimensions, seul au milieu d’une page blanche. Dans le deuxième tome, un trait ou deux de son histoire personnelle commençait à apparaitre. Trop peu encore, pour réellement lui procurer une réelle profondeur. C’est que ce tome faisait la part belle à des personnages secondaires récurrents et remplissait la page de cette compagnie qui gravite autour du mage. Avec ce troisième tome, Harry Dresden se munit d’une ombre et d’une perspective : la lectrice que je suis va pouvoir se plonger avec délices dans l’arrière-plan, qui se remplit petit à petit, et qui présage de nombreuses (très nombreuses) découvertes. Il y a encore mille choses à rencontrer dans cet univers fantastique. La faune mythique y est traitée avec une originalité certaine et des choix narratifs qui rappellent les grands schémas des contes, tout en les emboitant de manière pas toujours attendue. J’avais aimé le traitement des loups garous dans le tome 2 : j’aime celui des vampires dans le tome 3 (j’attends avec impatience les royaumes de Féérie, qui s’en vient sous peu). Des vrais méchants, là aussi, mais d’un tout autre genre que ceux qu’on pouvait trouver dans 13 balles dans la peau… bien moins barbares. J’apprécie, vraiment. Mais je n’en dévoilerai pas plus.

Un mot enfin du scénario. Il s’agit de comprendre pourquoi les fantômes sont devenus fous : habituellement, ils se tiennent tranquille dans l’Outremonde, de temps en temps ils hantent un peu Chicago, mais rien d’alarmant. Pourquoi alors se mettent-ils à se la jouer théâtraux, particulièrement auprès des proches d’Harry ? La surprise de ce troisième tome, c’est une masse de rebondissements qui ne sont plus tributaires de la masse de l’action… Il y en a toutefois, de l’action. Le scénario de ce troisième tome la justifie vraiment, et ne se repose plus dessus. les précédents m’ont semblé plus linéaires quand celui-ci développe quelque chose de plus dense, et un happy end plus nuancé. Toujours dans ce style d’humour cynique, qui favorise un lien plus intime avec Harry, qui raconte sa propre histoire. Un style qui aurait pu devenir lourd s’il n’avait pas été maîtrisé. Or, il l’est. J’attends de lire les suivants pour voir si Butcher suit une piste ascendante, car on sent qu’il y a encore du potentiel… (avec 13 tomes écrits, il a de toute façons intérêt à en avoir sous le pied).

Dresden est loin de faire l’unanimité, aussi bien dans son entourage fantasmé que dans le cercle de mes amis lecteurs. Par là-dessus, il semble qu’une série de piètre qualité ait vu le jour et ne lui rende pas justice. Les premiers tomes sont divertissants et faciles à lire. Des œuvres pour se faire la main, pour planter le décor. C’est nécessaire d’ailleurs : la densification n’est possible que parce que le lecteur est déjà familier du fonctionnement global de l’univers. Avec ce troisième, j’ai eu la sensation d’entrer plus profondément dans l’univers dense et maturé où l’auteur le fait évoluer. Oubliez les a priori. Passez les premiers tomes, à voir comme une mise en bouche. Lisez Les Dossiers Dresden.

De bons présages – Terry Pratchett et Neil Gaiman

Vous connaissez Pratchett ? Mais si vous le connaissez… Les Annales du Disque-Monde ! Rincevent… Deuxfleurs !!! L’un des meilleurs auteurs de fantasy de son époque (de la nôtre, donc, puisqu’il est toujours de ce monde). Bon effectivement si habituellement vous ne lisez rien de ce genre de littérature, il se peut que vous ne le connaissiez pas… de la même manière que je ne soupçonnais même pas l’existence de Gaiman avant de lire cet opus qui a réuni les deux auteurs britanniques (et pourtant, Gaiman a un sacré bagage derrière lui).

Et bien si votre culture littéraire souffre de cette lacune, dites-vous qu’ils gagnent tous les deux à être connus. Et pourquoi pas en commençant par ce roman à quatre mains ?

De bons présages
Pratchett et Gaiman

La storyline est simple : un enfant est voué à devenir l’antéchrist. C’est lui qui déterminera qui de Dieu ou du Diable remportera l’ultime combat. Pour que les chances soient égales, ON (je ne rappellerai pas ce célèbre aphorisme…) confie son éducation à une famille humaine, sous l’œil attentif d’un ange et d’un démon chargés d’éviter que la balance ne penche avant l’heure (d’ailleurs, ils ne sont pas si mal sur terre… si l’enfant pouvait éviter de choisir ça les arrangerait bien). Pas de bol, deux gamins sont échangés à la naissance, et le petit antéchrist (Adam… sisi…) est élevé loin de toutes ces contingences divino-diaboliques. Arrive pourtant le jour tant redouté de la Fin des Temps (rien que ça). C’est le grand rassemblement : Cavaliers de l’Apocalypse (pauvre Pestilence, la découverte de la pénicilline l’a contraint à une retraite anticipée… devinez qui prend la relève ?) et tout le tintouin. Que va-t-il donc advenir des Hommes ? Quel sera le rôle d’Adam ? Mais comment cela va-t-il donc se terminer ? ***musique qui fait peur***

C’est une histoire trépidante, pleine d’aventures et d’artefacts puissants, de bandes de copains que rien n’effraie (parce que quand on est un gamin, on n’a peur de rien) et d’un humour reconnaissable et particulièrement savoureux. On aura une pensée émue pour la Mort, que tous les inconditionnels du Disque Monde reconnaitront avec délice (grands yeux bleus, voix tonitruante… et puis sympa, il faut le dire).

Ce roman traite en particulier du thème du Libre Arbitre : quel camp Adam va-t-il choisir ? Comment s’assurer qu’il ne sera pas influencé ? En le mettant sous surveillance ou tout simplement en le laissant vivre une vie normale ? Et de façon plus implicite, doit-on se laisser influencer par ce qu’on nous assène de droite et de gauche, bien-pensants d’un côté et rebelles de l’autre, ou se faire un avis par soi-même, en son âme et conscience ? J’imagine que la volonté des auteurs n’était ni politique ni religieuse. J’aime à croire pourtant que l’hypothèse d’une portée symbolique teintée d’humour n’est pas à éliminer. Quoi qu’il en soit, c’est ce que cela m’a évoqué.

Je ne connais pas bien Gaiman, je ne peux donc pas émettre d’avis sur ce que j’ai lu pour le mettre en regard avec le reste de son œuvre. En revanche, je peux dire que le style Pratchett, bien reconnaissable est toujours aussi succulent. Apparemment, il aurait écrit deux tiers du roman, parce qu’il est, selon ses affirmations, «un salaud égoïste et [il] essayai[t] d’écrire en avance pour avoir les bons morceaux avant Neil »… (les yeux avertis auront reconnu que je tronque l’information : il s’agirait avant tout d’un accord entre eux, bien entendu)

Ai-je besoin d’ajouter quelque chose pour vous donner envie de le lire ? Par ma formation en histoire de l’art et en littérature, j’ai été amenée à me pencher sur la question de la Bible. J’ai été ravie de découvrir cette version originale et marrante de l’Apocalypse. Si c’est ce qui nous attend le 21 décembre, j’organise une soirée pop-corns.

La Tempête – Shakespeare

La Tempête

 

William Shakespeare
1611

Un petit classique, pour ce nombril de semaine ? Allez !

J’ai lu La Tempête cet été, et je n’ai encore jamais pris le temps de le chroniquer : honte sur moi ! La question qui vous tarabuste tous, je le sais : mais qu’est-ce qui lui a pris de se prendre le chou avec du SI VIEUX pendant ses vacances à la plage ? Et bien figurez-vous que j’en ai eu marre de lire des bouquins anglo-saxons qui NE CESSENT de faire référence à cette pièce de théâtre sans comprendre les allusions. Alors je me suis pris par la main, ai navigué quelques secondes sur internet pour le trouver en téléchargement gratuit (et légal : William est mort depuis plus de 70 ans. Sisi.) et je l’ai intégré à ma super-liseuse. J’ai passé un super moment !

L’histoire ? Un navire qui s’échoue mollement sur une plage. Un mage ermite qui a généré ce naufrage, en manipulant la météo. Sa fille, qui tombe amoureuse du fils de Machin, que déteste justement l’ermite. Bref, une tragi-comédie baroque au possible. Mais soyons plus précise : Prospéro est un noble milanais envoyé en exil sur une île paumée avec sa fille Miranda. Par le pouvoir magique des livres qu’il possède, il peut commander aux éléments et aux esprits. Ainsi ordonne-t-il à Ariel, bénéfique esprit de l’air, et à Caliban, maléfique esprit beaucoup plus chthonien et dont la mère est la sorcière à qui appartenait l’île auparavant. Pour se venger de son exil, Prospéro fait échouer le navire d’un autre noble, celui à cause duquel il se retrouve en exil. Ce dernier est venu avec son fils, et bien sûr, les deux jeunes tombent amoureux.

Le scénario en lui-même n’a rien d’exceptionnel. On en retrouve une bonne part dans des Roméo et Juliette, par exemple. Mais ça ne pose aucun problème, car là n’est pas l’enjeu de la pièce de théâtre. On le sait, Shakespeare est bien plus visionnaire que simple dramaturge… Le cœur du propos, c’est le personnage de Prospero. Ancien noble exilé, mais surtout mage par la puissance des livres (je crois même qu’il n’y en a qu’un seul… Mage par la puissance du Livre ?), il est le démiurge de la pièce. Il commande aux éléments, dompte le mal (sous la forme de Caliban, bien plus complexe que simple représentation axiologique du reste), mais surtout, il mène la danse et contrôle absolument toute l’histoire, de bout en bout. Figure divine, peut-être. Figure de l’Auteur, celui qui écrit l’histoire dans son livre blanc, sans doute. Et aussi Figure du Lecteur/Conteur, dont l’imagination et le verbe donnent vie à ce qui a été préalablement créé.

Symboliquement, la pièce est extrêmement riche. Beaucoup trop pour tout évoquer. Mettons un point spécial sur l’île, que j’affectionne tout particulièrement : espace clos et relativement restreint, c’est une scène idéale. Une unité de lieu offrant des possibilités de variation malgré tout (la grève, l’antre de Prospéro, la forêt…). Un monde hors du monde aussi : les mythes du Nord de l’Europe, particulièrement  de la Bretagne médiévale (comprendre la Grande Bretagne actuelle, pas si loin que cela de l’époque de Shakespeare) faisaient de la mer cet espace liminal qui sépare le monde des morts de celui des vivants. Le monde des fées, de la magie, de la puissance de l’esprit et du rêve de celui, matérialiste et réaliste, dans lequel nous évoluons difficilement. Cet univers onirique, nous le traversons naturellement quand nous nous endormons, quand nous traversons l’océan et les brumes, mais aussi quand nous ouvrons un livre ou que nous allons au théâtre…

Je n’en dirai pas plus. Ce n’est pas le lieu pour développer une analyse du texte, et comme je l’ai lu en Français, j’en aurai perdu la substantifique moelle en termes poétiques, je le sais. Je ne saurais que vous conseiller de vous laisser embarquer, puis échouer sur cette île pour vivre, vous aussi, cette expérience littéraire.

Je vous le conseille d’autant plus que comme je le disais plus haut, ce texte est fondateur dans la littérature anglo-saxonne, et a inspiré nombre d’auteurs, et autres artistes. Par exemple, Dan Simmons, qui en fait un des éléments de fond dans son diptyque Ilium Olympos, que j’avais tant aimé.

Un incontournable, d’une richesse incroyable !

Neverwhere – Neil Gaiman

Neverwhere
Semaine Citatine

Neverwhere Neil Gaiman

 

Neil Gaiman
Première publication originale : 1996 ; Première publication en France : 1998

Voilà plus d’un an que les copines me bassinent avec Neil Gaiman. J’avais fait une première découverte avec le livre à quatre mains qu’il avait écrit en duo avec Pratchett, De Bons Présages. Puis j’ai entrouvert la porte de son univers en lisant Odd et les Géants de Glace, dernièrement. Je plonge maintenant franchement dans son esprit retors, en lisant un roman aussi pour adultes, et qui est en plein dans ma thématique ville, j’ai nommé ***roulements de tambours*** NEVERWHERE !

J’en vois déjà qui applaudissent, d’autres qui s’évanouissent, je vous demanderai juste de garder votre calme.

Neverwhere, c’est l’histoire de Richard, alias Dick. Il est fiancé à une executive woman, Jessica, qui le traine dans tous les musées de Londres le dimanche (il a eu le malheur de la rencontrer un peu par hasard dans l’un d’eux) et il a un métier stable mais qui n’a pas l’air franchement palpitant dans un cabinet financier (toujours à Londres) où il fait la collec’ de trolls (encore une fois, un peu par hasard). Vous aurez compris que la vie de Dick, c’est une vie où il fait les trucs un peu par hasard. Il est gentil, dans le fond, mais niveau affirmation de soi, ce n’est pas tout à fait ça… D’ailleurs, je ne suis pas sure qu’il soit vraiment quelqu’un… Bref, un soir, dans un mouvement héroïque incontrôlable, il sauve une jeune femme qui s’appelle Porte. Elle sera son Lapin Blanc. Par elle, et pour elle, il rejoint le Londres d’En-Bas, ou vivent les clodos, les rats, et toutes sortes de créatures étranges. Un endroit où vont « ceux qui tombent dans les failles ». Richard est tombé. Maintenant, il s’agit de survivre.

L’idée est vraiment extraordinaire. La différenciation Londres d’En Haut et d’En Bas rappelle vaguement des films tels que Métropolis, où la société bienpensante agit au grand jour tandis que ceux qui gênent, ceux qui font tâche, sont oubliés, mis au rebut… on fait semblant de ne pas les voir. L’idée de Gaiman, c’est qu’on ne les voie véritablement pas. Une première interprétation de la ville, qui rend géographique la notion de « bas-fonds » et de « vivre dans l’ombre ». Mais il ne faut pas croire que la ville du bas soit un lieu confortable où tous les rebuts seront accueillis à bras ouverts. Non, non. Les bas-fonds ont eux aussi leurs bas-fonds (« si tu touches le fonds, gratte encore »), et ceux qui tombent dans les failles depuis les failles, et bien… je vous laisse découvrir. On notera le réinvestissement magnifique de toutes les stations de métro, impensable à Toulouse (où je vis) où ces dernières ont toutes des noms de gens. Morts la plupart… remarquez, ça se tente.

Voilà pour l’aspect géographique et social, mais bien entendu, Neil Gaiman n’aurait pu s’arrêter là ! Dans cette ville sont réunis, accrochez-vous, TOUS LES MYTHES DU MOOOONNNNDE !!!
C’est à ce moment précis que je perds toute dignité et que je deviens complètement hystérique. Rendez-vous compte ? La Bête de Londres, des labyrinthes dédaléens, une lance de Lugh, des croquemitaines, trolls, géants, anges et démons, rois morts et grands anciens, ils y sont tous ! Tous ceux qui peuplent vos rêves (et vos cauchemars). Chamaniquement, on est carrément dans la conceptualisation du Monde d’En Bas (comme dans Alice au Pays des Merveilles) et Richard (pas cœur de lion, en tous cas, pas au démarrage) va y vivre une véritable quête initiatique, une histoire dont il est le héros, qui va le mener en premier lieu à son propre Graal, la quête de lui-même. D’épreuves en rencontres, de révélation en révélation, c’est son identité propre qu’il va apprendre à exprimer, son existence qu’il va apprendre à imposer.

En cela, il sera accompagné par différents personnages qui mènent leur propre quête, dans laquelle il semble tout d’abord complètement dénoter, et où il parviendra à se faire une place.

Ce qui est fascinant, c’est la maestria avec laquelle Gaiman a réussi à imbriquer tous ces éléments de façon très cohérente. Dans sa Londres du Dessous (rassurez-vous, il existe aussi une New York du Dessous, une Paris du Dessous, et probablement un dessous dans chaque ville du monde, peut-être même, si ma logique est bonne, que le Dessous est simplement le Dessous du Monde tout entier), dans la Londres du Dessous, disais-je, le point focal, c’est que vit tout ce qui est dans les failles : ce qui tombe dans l’oubli, ce qui tombe en désuétude, ce qui est perdu, ce qui ne doit pas être retrouvé… de la fugueuse dont tout le monde se fiche au mythe auquel plus personne ne croit, en passant par l’homme sans personnalité qui n’a pas de consistance, tout le monde de retrouve et ensemble, survit.

Ce fameux Neverwhere (littéralement « n’importe où ») qui rappelle sévèrement Neverland (le célèbre « Pays Imaginaire ») est la ville du temps hors du temps et de l’espace hors de l’espace. La ville de tous les possibles. La ville presque sans consistance où pourtant tout est plus profond, vivant, réel.

Je terminerais par un petit mot sur le style Gaiman, avec sa pointe d’humour so British dont il a le secret, embusqué dans une scène sérieuse qui me fait éclater de rire malgré le dramatique de la situation. Je déplorerais juste le côté looser de Dick au démarrage (mais bon c’est un peu le but) et l’aspect peste première de la classe de Jessica, que j’ai trouvés un peu clichés sur les bords.

Les Voies d’Anubis – Tim Powers

Les Voies d’Anubis

Tim Powers
1983

Les Voies d'Anubis Tim Powers sans dec'... elle n'est pas magnifique cette édition ?

Les Voies d’Anubis
Tim Powers
sans dec’… elle n’est pas magnifique cette édition ?

Après avoir lu « Sur des Mers plus ignorées », j’avais envie de lire d’autres bouquins de Tim Powers. J’avais aimé le côté action, style, et maîtrise des mythes. Comme par falzars, à ce moment-là, Bragelonne faisait son opération markéting « Steampunk ». Forcément, je me suis laissé tenter.

Les Voies d’Anubis évoquent Brendan Doyle, obscur universitaire plus ou moins alcoolique spécialiste (et encore, moins que d’autres) du célèbre auteur Coleridge. On lui demande sa présence, moyennant énorme rétribution, pour une conférence à ce sujet. Loin de s’imaginer qu’il va rencontrer Coleridge himself quelques 160 ans plus tôt, par le biais d’un système à voyager dans le temps, Doyle va se retrouver dans une aventure rocambolesque où c’est après son propre destin, que l’universitaire va se mettre à courir. Saupoudrons d’un peu du mythe du loup-garou, et de beaucoup de magie noire à l’Egyptienne pour brosser une esquisse plus complète.

J’ai eu trop de mal à le liiiiiiire !!! Et pourquoi donc ? Plus que pour le précédent de lui que j’avais lu, j’ai eu énormément de mal à entrer dans l’histoire ! Il y a de l’action très vite, mais le personnage de Brendan Doyle m’en a plus ou moins touché une sans me faire bouger l’autre (oui je sais, cette expression est d’une distinction à toute épreuve), et ce pendant une bonne grosse moitié du bouquin. Quant on ne s’intéresse pas à ce qui arrive au personnage principal, ça rend la lecture plus fastidieuse en fait… d’autant que tout l’aspect magie Eyptienne, pour être développée, ne prend son sens que dans le dernier quart du roman. Et quel sens !!! Mais pour moi impatiente invétérée, c’était looooooong !!!

En revanche, j’admire à la fois le style, efficace quoi qu’on en dise, le rythme assez soutenu, et bien évidement, les références mythologiques ainsi que leurs interprétations restent assez magistrales ! Je n’en dis pas plus, car toute information serait spoilante.

Evoquons l’aspect steampunk. Il parait que ce roman en est un précurseur. Bragelonne évoque même un aspect « fondateur », mais je préfère précurseur. En effet, il est question de XIXe siècle et de magie, mais finalement, vraiment très peu de technologie. Pas de vapeur, dans ce roman, bien que pas la thématique même, il y ait nécessairement un peu de futur. Pour moi, nous sommes bien dans un univers fantastique avant tout, éventuellement de la fantaisie urbaine, puisque tout se déroule à Londres, ou presque. Mais je comprends en quoi cela a pu inspirer les mélanges des genres qui ont abouti au Steampunk.

Personnellement, j’ai été plus frappée par la thématique de la quête identitaire, et de la notion de destinée. Quand tout est écrit, à quoi bon continuer ? Peut-on modifier le destin tracé ? A quel endroit peut-on espérer être surpris ? Quel est le sens d’une vie toute tracée ? Autant de questions posées qui n’obtiennent pas nécessairement de réponse, mais dont on peut tirer des bouts de réflexions entre deux phrases, entre deux événements. Cette question de la destinée, on la retrouve dans Sur des Mers plus ignorées, accompagnée de celle de l’immortalité et de l’humain orgueilleux, qui par un excès d’hybris va tenter de renverser le cours naturel des choses. Ça lui réussit rarement. Je vous laisse voir ce que ça donne ici.

Bref, j’ai bien apprécié ce roman, même si j’ai eu du mal à le lire. Sans doute n’étais-je pas dans les meilleurs conditions pour l’aborder, mais ça reste un bon moment de détente, avec des thématiques manifestement chères à Tim Powers que j’ai eu plaisir à retrouver. Sa maîtrise des mythes occultes de différentes civilisations n’est pas pour rien dans l’intérêt que je porte à cet auteur, aussi achèterai-je (ou emprunterai-je) sans doute Parmi les Tombes, son tout dernier, disponible à partir de (quelle coïncidence) aujourd’hui, chez tous les bons libraires !