Quinzième étape : Vietnam – Le Temple de la Grue Ecarlate – Tran Nhut

Tran Nhut

 Le Temple de la Grue Ecarlate, une enquête du mandarin Tan

 

TRAN NHUT

Le Temple de la Grue Ecarlate TRAN NHUT

Tran Nhut
2001
Picquier Poche

Quoi de mieux pour se remettre en jambe après un petit mois de pause-blog que de reprendre mon Tour du Monde là où je l’avais laissé ? Souvenez-vous, j’étais au Laos. J’embraye avec le Vietnam, directement voisin et que Cotterill m’avait donné envie de visiter en l’évoquant dans son Déjeuner du Coroner.

Le contexte du Temple de la Grue Ecarlate est toutefois très différent de celui proposé par Cotterill, bien qu’il s’agisse une fois de plus d’un roman d’enquête. Le Mandarin Tan est un homme du gouvernement, assigné à une province imaginaire dans un passé assez lointain, le XVIIe siècle si je ne m’abuse. Les auteurs, car il s’agit là d’un roman à quatre mains, insistent bien là-dessus : la contrée est imaginaire, mais les mœurs prennent racine dans la culture Vietnamienne de l’époque en question. Quant au Mandarin Tan, il est inspiré d’un prestigieux aïeul. Que s’y passe-t-il, dans  cette province, et dans cette ville en particulier ? Et bien pour commencer, le Mandarin Tan est présenté à toutes les jeunes filles à marier. Cela commence d’ailleurs à lui courir sur le haricot quand le premier meurtre intervient. Il va être suivi de nombreux autres, tous perpétrés sur ceux que l’on appelle « Les rejets de l’arbre nains ». Des enfants difformes qui sortent d’on ne sait où, mais qui tous ont été recueillis par les moines du Temple de la Grue Ecarlate. Je n’en dis pas plus, vous savez comme il est très facile de dévoiler des choses qu’il vaudrait mieux gardées secrètes, pour conserver la surprise.

Qu’en ai-je pensé, de ce roman, le premier d’une série qui met en scène le fameux Mandarin, jeune et svelte, golden boy de la société Vietnamienne ancienne ? J’avouerai d’abord que j’ai eu du mal à entrer pleinement dans le roman, mais je pense que c’est lié au grand écart culturel, ou tout simplement à la présence de ce fameux moment où les auteurs (deux sœurs en l’occurence) mettent en place les jalons de l’histoire. Il m’a fallu quelques pages, et le premier mort pour que je m’y plonge franchement. Pour que les personnages commencent à révéler leur part d’ombre, aussi. Parce que comme souvent dans les polars, il s’agit de faire remarquer au lecteur la différence notoire entre la façon dont les notables se comportent en société, et leurs perversions cachées. Tous en ont. Tous ont des secrets, aussi respectables soient-ils. Sadisme, amertume, jalousie, suffisance, violence… tous ces sombres sentiments, qui sont finalement inhérents à l’espèce humaine mais dont ils sont aussi la honte à camoufler prennent une place insoupçonnée, et les auteurs se font un devoir de les mettre au jour, au moins aux yeux du lecteur. Si bien qu’au-delà de la résolution d’une enquête dans un contexte historique précis, j’ai pour ma part compris qu’il s’agissait surtout de dévoiler des vices atemporels.

Seule tâche au tableau, le Mandarin Tan lui-même. Pourquoi ? Il est un peu trop parfait, au milieu de toute cette imperfection. Loyal, honnête, dépourvu du moindre vice… sa seule honte est d’être né paysan, et c’en devient un atout puisque les auteurs nous montrent qu’il n’a jamais oublié ses origines… Il faut sans doute bien ça pour ne pas se laisser entacher par les vicissitudes du monde dépeint, mais je n’ai pu m’empêcher de le trouver plus blanc que blanc, ce qui est trop. Je ne sais pas si je dois y voir, en tant que lectrice, l’image d’un aïeul fantasmée, ou une figure politiquement correcte dans un pays somme toute marqué par le communisme, ou s’il s’agit juste d’un archétype d’homme parfaitement intègre, seul capable de ne pas se laisser corrompre et d’appliquer une justice équitable pour tous… Il me faudrait peut-être lire les romans suivants, qui approfondissent surement les personnages récurrents.  En l’état, je les ai trouvés un peu trop « de surface », mais cela n’a pas franchement porté préjudice au plaisir de lecture. Le fait est que l’intrigue, elle, est bien ficelée, et qu’en termes de style, je n’ai pas grand-chose à reprocher. Rien qui m’ait transcendé, mais rien qui m’ait rebuté non plus.

En conclusion, j’ai passé un agréable moment avec le Mandarin Tan. Certains éléments me donnent envie de lire la suite, mais pas suffisamment pour que cela devienne une priorité. Ceci étant, me voilà au courant de son existence, avec cinq ou six romans déjà parus dans la lignée depuis : de quoi remplir une PAL qui se serait miraculeusement vidée…

Seizième étape : Mexique – Le Jaguar sur les toits – François Arango

Malgré mes gros soucis de concentration en ce moment, j’ai réussi, envers et contre tout, à continuer mon tour du monde en 80 livres ! Extraordinaire, me direz-vous, vous n’y croyiez plus, pourtant, ce projet n’est pas abandonné. Sauf qu’au lieu de me prendre le chou sur « lire dans l’ordre des pays » (je suis la reine pour me coller des contraintes à la mords moi le nœud), j’ai décidé de faire un voyage libre. Après tout, la magie de la littérature, c’est ça aussi ! Conséquence, direction le Mexique pour un petit roman noir comme on les aime, avec Le jaguar sur les toits.

Une famille propre sur elle reçoit un jour, par colis, le cœur de l’un de ses membres. Détaché du reste de son anatomie, bien sûr. Il appartenait à un riche homme d’affaire, et il semble qu’il ait été arraché selon d’anciens rites aztèques. C’est là qu’interviennent Alexandre Gardel et Catarina Martin, respectivement journaliste d’investigation spécialisé dans les serial killers et anthropologue caractérielle. Avec l’aide de la police de Mexico, ils vont poursuivre celui qu’ils appellent Jaguar, qui ne s’arrêtera pas, on s’en doute, à cette première victime. Évidement, il faudra compter avec la mauvaise volonté des fédéraux, les secrets politiques et les incompétents notoires.

Dans l’histoire et dans le déroulé de celle-ci, rien de très original. Peut-être est-ce une des raisons qui m’ont fait lire ce roman par petites touches. Je n’ai pas été emportée par un tourbillon d’émotions m’obligeant à le finir d’une traite. Et à la limite, tant mieux : il y a une série télé qui m’a un peu remuée dernièrement, donc en fait, ça repose ! Toutefois, j’ai passé un très agréable moment, grâce en particulier à une plume maîtrisée, emmenée par un style à la fois léger et saupoudré de juste assez d’humour pour que ce soit sympathique sans devenir lourdingue ou mal à propos. François Arango s’amuse avec les expressions toutes faites, les intègre mais les modifie, ou les prend à contre-pied, et on sent qu’il s’amuse beaucoup quand il écrit.

Les personnages eux aussi sont plutôt attendus, n’ont rien de bien original en fait. Mais là encore, ils sont attachants, et jouent un peu à contre-courant des archétypes qu’ils représentent pourtant. Juste assez pour qu’on se rende bien compte qu’Arango joue avec les codes du roman noir, a conscience des écueils, et les esquives par pirouette en les assumant tout en les déjouant subtilement.

Tout cela, c’est bien joli, et ça fait un polar sympa même si sans surprise. Mais là n’est pas, selon moi, l’intérêt véritable de ce roman. L’intérêt se situe dans le contexte de celui-ci… C’est de la confrontation entre deux univers, la modernité capitaliste d’un côté et la sagesse d’un peuple chamane de l’autre. Le parti pris de l’auteur est une évidence, et la tragédie de la disparition d’une civilisation inéluctable. Mais tandis que les enquêteurs poursuivent le Jaguar (dont je rappelle qu’il est l’animal privilégié du voyage entre les mondes), ils partent aussi à la rencontre des secrets de ces indiens sur le point de se faire éradiquer de la Terre… le meurtre d’une civilisation, dans la plus totale indifférence du reste du monde… L’intervention de la résolution du polar à bien cinquante pages de la fin le prouve : l’enjeu, ce n’est pas le Jaguar, mais l’iceberg dont il n’est que la partie émergée. Dans le cadre de mon tour du monde, cela me permet de rencontrer le Mexique dans ses mœurs actuelles, et dans ses problématiques culturelles. Ce qui est assez passionnant en fait !

Treizième étape : Saveurs assassines – L’Inde de Miss Lalli

Saveurs assassines,
une enquête de Miss Lalli

Titre original : The page 3 murder. A Lalli mystery
Kalpana Swaminathan
Traduit de l’Anglais (Inde) par Edith Ochs
Première parution en 2006, 2007 pour l’édition Française
Edition : Le Cherche Midi

Ayant découvert la richesse des romans policiers indiens, j’ai eu envie de m’attarder un peu dans ce pays. J’y ai découvert à quel point la littérature anglaise avait pu influencer les arts de la péninsule : le goût pour les meurtres en huis clos, avec nombre de suspects limités et impossibilité de s’enfuir sont une spécialité d’une Reine du Crime qui fait encore mouche (je parle bien entendu d’Agatha Christie) et il semble que l’Inde s’en découvre une en ce début de XXIe siècle.

Mais d’Hercule Poirot point, dans ce roman gastronomique des saveurs assassines : c’est une Miss Marple à l’indienne, qui signe là sa première résolution de meurtre romancée. Le scribe n’est autre que sa nièce, écrivain de son état… Mais revenons-en un peu à l’histoire en elle-même…

Ce roman constitue la première apparition de Miss Lalli dans l’œuvre de Kalpana Swaminathan. Il s’agira donc de résoudre une enquête, bien sûr, mais aussi de présenter son éminent personnage récurrent, accompagné de sa nièce, la narratrice. Une bonne première partie du livre est consacrée à cette mise en contexte. Quant au reste, il s’agit de la rencontre dans une grande et anciennement lugubre maison d’une douzaine de protagonistes dans le cadre d’un week-end gastronomique, qui va bien sûr virer à l’aigre. Et dont pour des raisons climatiques personne ne pourra s’échapper. Une murder party dans la plus pure tradition.

J’ai aimé y retrouver cette ambiance à la Agatha Christie, mais qui n’emprunte pas tous ses codes à la Reine du Crime. Ici, le meurtre n’est pas le cœur du propos. C’est un des sujets, parmi tous les autres. Et tous ces autres, ce sont les secrets que l’on veut dissimuler, et qui en huis clos ne manquent pas de refaire surface. Ici, ce n’est pas le meurtre qui fait rejaillir tous ces secrets. Il n’en est que l’expression. L’expérience de la promiscuité, en revanche, permettra les échanges surpris au détour d’une porte, les rencontres plus ou moins agréables, les jeux d’ombres et de courants d’air. Tout cela sous un climat électrique, aussi bien dans le ciel que sur terre. Evidemment, le tonnerre gronde, et la tempête quand elle éclate ne permet plus la fuite ou la marche arrière.

C’est bien un roman de relations interpersonnelles que nous livre l’auteure, et elle les installe dès l’introduction avec lenteur et patience, jusqu’au point culminant, le plein centre, le banquet du Millénaire. Je n’ai pu m’empêcher ici de repenser à L’Assommoir, d’un certain Emile, qui rencontre une apogée similaire. A ce moment du récit, le point de tension est à son maximum. D’ailleurs, le point de rupture arrive quelques pages plus tard, et c’est à partir de ce moment-là que tout s’enchaine jusqu’à l’inexorable résolution, menée de main de maître par Miss Lalli.

Un mot de la narratrice, qui n’a pas de nom. Qui est un pronom personnel, « Je » (vous ? moi ?). Vous savez sans doute déjà, si vous suivez un peu mes chroniques, que ce mode de narration me convainc tout particulièrement. Je le trouve d’une exceptionnelle fluidité. Ce roman ne déroge pas à cette règle personnelle. Le personnage n’a pas de nom, mais son caractère transpire à travers son récit. Sa personnalité est forte, et c’est bien par son regard de témoin (mais aussi d’acteur pleinement impliqué) que j’ai pu suivre l’action. Oui, je me suis pleinement identifiée. J’ai investi ce vaisseau entre deux univers (le narrateur, Vaisseau des deux mondes… sympa comme article potentiel !). Et j’ai suivi l’action au plus proche, en plein cœur. De façon sans aucun doute édulcorée, j’ai fait miens les sentiments qui ont agité « Je », ses colères et ses interrogations. Particulièrement celles qui concernent Lalli, la tante un peu particulière, que j’ai eu du mal à aimer avec son caractère tellement unique, mais que j’ai eu l’opportunité d’apprécier. Je me demande si dans les romans qui suivent, je retrouverai le binôme, ou seulement la tante… (une seule solution : lire lesdits romans qui suivent).

Alors non, pas de descriptif des bas-fonds de l’Inde. En revanche, une carte détaillée par le menu des tréfonds de l’âme, des histoires de chacun (celles qu’on ne soupçonne pas) et de la fange qui en tapisse le sol. Et ce, quelle que soit l’apparence de la coquille. J’ai aimé… j’en lirai d’autres volontiers !

Du Sang sur la plume – Lionel Olivier

Du sang sur la plume

Lionel Olivier
Editions Amalthée

 

Il y a presque un mois, je recevai ce roman dans ma boite aux lettres. Un partenariat avec les éditions Amalthée et le forum Dark Ambiance, qui m’avait déjà valu la chronique du livre Placebo. La semaine dernière, avant mon challenge « No lecture », je l’ai lu… et je suis embêtée, car je n’ai pas été convaincue…

Du sang sur la plume, c’est un roman policier. Le scénario de base est assez simple : on a retrouvé un cadavre dans une position abracadabrante, et avec une plume de bécasse dans la bouche. Le commandant XXX est chargé de l’affaire. Tout se corse quand, pataugeant encore, un deuxième cadavre est découvert. Position différente, mais même plume de bécasse. Manifestement, un tueur en série est à l’œuvre et joue avec les nerfs des enquêteurs.

Les ingrédients sont tous là pour fournir un roman policier, mais définitivement, je n’ai pas aimé. C’est le style de l’auteur qui ne m’a pas convaincu. Si les scènes de crimes sont décrites avec justesse et une mise en ambiance qui a fonctionné sur moi, j’ai complètement décroché sur… tout le reste. J’ai relevé une grande quantité de tics de langage qui m’ont fortement dérangée, une volonté de précision dans le jargon policier mais qui m’a semblé abusive et surtout, des explications parfois trop détaillées ou qui m’ont semblée sorties de nulle part (du moins n’ai-je pas été sensible à la façon dont elles ont été amenées). C’est dommage, car ça m’a vraiment gâché la lecture alors qu’en parallèle, il y a beaucoup de bonnes choses que je n’ai pu apprécier à leur juste valeur. Je déplore enfin un petit quelque chose qui relève de mes attentes de lectures quand j’ouvre un roman policier. J’aime voir un descriptif social ou psychologique, qui n’a en l’occurrence pas été assouvi. Pour le social, clairement, ce n’était pas l’objet du roman. Pour le psychologique, on verra ci-dessous qu’il y avait du potentiel, mais que je ne l’ai pas trouvé abouti.

J’ai préféré commencé par mes points négatifs pour pouvoir terminer sur les points positifs, assez nombreux finalement. La description des scènes de crime, par exemple, comme je l’exprimais plus haut. Mais aussi, la psychologie des personnages, que j’ai trouvé survolée (toujours une histoire de style) mais qui n’en reste pas moins bien présente : le personnage du commandant, la cinquantaine sure d’elle et de ses compétences, un peu rétro, mais ça a si bien fait ses preuves, et comme le dit Ayma dans sa propre chronique, qui évoque si bien Maigret et consort, est très convainquant dans ses qualités comme dans ses défauts. Dans son humanité, tout simplement. Quant au tueur, pour n’en dire pas trop, certaines indications permettent de comprendre certains tenants et aboutissant relativement vite, mais la pleine lumière reste assez originale, et pas souvent exploitée. J’ai aimé, aussi, qu’au lieu de garder le suspense jusqu’à la dernière page l’auteur préfère dévoiler l’identité du tueur plus tôt et consacrer un chapitre à ses explications, même si je les ai trouvées un peu longues. Je pense sincèrement qu’il y a une scène de trop vers la fin. Elle se justifie d’un point de vue narratif, mais je pense que j’aurais préféré qu’elle n’existe pas en termes d’intérêt sur la psychologie des personnages justement. J’ai aimé, enfin, que l’action se déroule dans une ville de province française et non pas dans un haut lieu hyper-méga connu hétéroclite et métropolitain : ça donne cette sensation que le  crime peut être partout, qu’il ne choisit pas nécessairement un lieu en fonction de son glamour…

En somme, beaucoup d’éléments qui m’ont plu dans ce roman, mais le style ne m’a vraiment pas convaincue, et par là-dessus, bloquée. Je vous encourage à lire les autres chroniques que je mets en lien ci-dessous, car les bloggueuses concernées ont des ressentis très variés : ne vous laissez donc pas influencer par mon seul avis, et si vous en venez à le lire, n’hésitez pas à venir vous exprimer en commentaires. Cette lecture m’a néanmoins été très bénéfique, car elle m’a permis de mettre le doigt sur deux éléments important de ma personnalité de lectrice :

1)      Je peux facilement passer au-delà d’une intrigue faible si le style me plait et m’emporte. L’inverse ne se vérifie pas. Ici, l’intrigue est intéressante, mais n’ayant pas été touchée par la plume de l’auteur, je n’ai pas réussi à entrer dans la lecture.

2)      J’ai mieux cerné mes attentes de lecture concernant la question du roman policier (je parlais plus haut de prétexte à la question sociale, ma chronique sur Meurtre dans un jardin indien est une expression plus détaillée sur ce thème).

3)      Et il ne s’agit pas là de ma personnalité de lectrice mais de mon statut de bloggueuse, ça me permet de me pencher sur la notion d’attentes de lectures, ce qui m’inspire une idée d’article pour la semaine prochaine…

Sixième étape – Chine : Mort d’une héroïne rouge – Qiu Xiaolong

Mort d’une heroine rouge

Titre original : Death of a red heroïne
Qiu Xiaolong
Traduction de l’anglais par Fanchita Gonzalez Batlle
Liana Levi (2000)

 

Le croyez-vous ? Un livre de plus dans mon étape Chinoise, et une fois de plus, un idéogramme rouge comme le sang, comme une cicatrice sur un fond noir de mort. Je parle de la couverture. C’est que l’histoire de la Chine est marquée au fer par ses si violentes blessures.

Mort d’une héroïne rouge, c’est un roman policier. Une jeune femme, dont le prénom signifie « héroïne rouge », est retrouvée dans un sac en plastique, nageant parmi les poissons. Elle fait honneur à son nom glorieux : c’est une employée exemplaire, « travailleuse modèle », une célébrité exaltant les valeurs du travail comme voie vers la liberté personnelle. Une femme sans autre histoire que celle de son emploi… qui Diable donc aurait pu vouloir la tuer ?

Je me suis régalée de suivre l’inspecteur Chen dans cette enquête. D’une part parce que c’est un homme charmant, un poète figurez-vous. Un homme de lettres, un intellectuel, qui a étudié la littérature comparée et qui s’est particulièrement intéressé au poète américain Elliot (comme Qiu Xiaolong lui-même… coïncidence ? je ne pense pas). D’autre part parce qu’un policier accède à toutes les couches de population. Il est le témoin de toutes les mœurs, des plus courageux aux plus sordides. Et qu’avec lui, c’est une visite de la Chine des années 90 que j’ai rencontré. Une Chine traumatisée par les événements de Tian an Men, qui par rapport au synopsis se sont déroulés l’année précédente (rappel : l’auteur a été un témoin lointain des événements en question. Il était aux Etats-Unis pour suivre ses études, et a décidé, alors, d’y rester.). Une Chine marquée au fer par la grande époque de la Révolution Culturelle. J’en ai déjà parlé lors de ma précédente chronique de voyage ? Ce n’est pas pour rien : on ne peut pas dire que j’ai lu beaucoup de littérature Chinoise… disons, trois ou quatre bouquins. Pour l’instant, un seul n’évoque pas les blessures de la Révolution Culturelle. Et pour cause, ça se passe avant… Une Chine enfin où la moindre affaire policière prend des proportions politiques. Où chaque Chinois a été meurtri par les décisions venant de plus haut, et de façon tellement habituelle que c’en devient normal. Dix ou vingt ans de réclusions ? Il s’en remettra, il est jeune… Mais une Chine qui malgré tout tente de survivre. De s’adapter. Qui en revient aux essentiels : manger, dormir dans un endroit salubre. Qui tombe dans les autres excès et qui s’abîme.

C’est la Chine du quotidien et des inégalités qu’il révèle, que l’inspecteur Chen m’a fait visiter : il y a cette dame, qui vend des raviolis toute la journée. Cette famille, deux époux, un enfant et un vieillard qui vivent tous ensemble dans deux pièces. Qui partagent la douche et les toilettes avec leurs 50 voisins. Et cet enfant de cadre du parti, photographe à ses heures et qui profite d’une grande maison à deux étages.

Mais l’inspecteur Chen a aussi su me faire apprécier les trésors de son pays : sa poésie, à travers ses récurrentes citations, mais aussi sa cuisine. Le Camarade est un gourmet, et j’en ai profité avec lui. Résultat, à l’heure où j’écris il y a une soupe aux nouilles chinoises et au poulet qui est en train de cuire sur ma plaque à gaz.

Dans un style épuré et simple, sans doute influencé par une écriture en anglais, qui n’est pas la langue maternelle de l’auteur, ce polar révèle toute l’essence du genre. Il y a l’intrigue, oui, mais qui n’est qu’un prétexte. Un prétexte pour découvrir l’envers du décor du lieu où il se déroule. Ce qui est important n’est plus tant la résolution de l’énigme que la façon dont les héros devront faire des pieds et des mains pour que la justice s’applique à tous. En Chine, ça implique de jongler avec le politiquement correct. Ça implique de s’exiler et d’écrire dans une langue d’adoption pour avoir le droit de s’exprimer.

Au Guet ! – Terry Pratchett

J’ai envie de lire du Pratchett, et autant vous dire que te dire que toi aussi, lecteur de mon blog, tu vas en faire les frais ! Je sors un peu de mes habitudes sorcières (mais pas trop longtemps, rassure toi)  en entamant la série du Guet de Ankh-Morpok, sur conseil expresse de environs tout mon entourage.

Or donc ! A Ankh-Morpok, la plus grande et bordélique ville du Disque Monde, il y a un type à l’ambition dévorante qui décide, avec ses petits copains pas très intelligents (il les a choisis pour ça), d’invoquer des Dragons. Et à Ankh-Morpok, il y a aussi Samuel Vimaire, le Capitaine du Guet. Le Guet, c’était la police municipale. Maintenant, c’est un ramassis de fond de caniveau avec trois personnes dedans, dont un pour lequel on se demande encore s’il est vivant… Mais le Capitaine Vimaire est un idéaliste (c’est pour ça qu’il est devenu alcoolique d’ailleurs). Et il ne laissera pas un Dragon foutre la m*** dans SA ville !!! Enfin, à Ankh-Morpok, il y a Carotte. C’est un humain élevé parmi les nains, qui vient découvrir un peu comment ça se passe par ici « pour devenir un homme ». Son honnêteté inconditionnelle et son zèle vont le confronter à une ville grouillante où les Guildes (Voleurs, Commerçants, Assassins…) font loi.

Voilà un peu le sac à merveilles que constitue ce huitième tome (dans l’ordre chronologique de parution) des Annales du Disque Monde. Et encore, je n’ai pas évoqué Sibyl Ramkin, qui adopte les dragons des marais abandonnés comme on adopterait des petits chats mignons (muhuhu).

Alors je n’ai pas été transportée par ce tome comme je l’ai été pour chacun de ceux qui correspondaient au cycle des sorcières. Ceci pour une raison simple : je crois que je rate les trois quart des références culturelles ! Avec les Sorcières, ce sont des livres que j’ai lus, des contes qui me suivent depuis l’enfance et des Archétypes qui peuplent très fortement mon conscient et mon inconscient qui sont exploités. Ici, les références me sont vachement moins familières ! En outre, le personnage du capitaine alcoolique au dernier degré ne me fait pas rêver du tout. Enfin, si évidement le style est égal à lui même (marrant et maitrisé) et que l’intrigue est ficelée, la fin est un tout petit peu brouillonne. Ou manque de panache, je ne saurais dire.

NÉANMOINS !

Comme d’habitude, ce qui a été exploité l’a été avec une magnifique maîtrise. La thématique des dragons par exemple, avec leurs origines magiques et non magiques, et l’exploitation de la « dame aux chats » m’ont fait mourir de rire, Carotte est devenu un de mes personnages chouchou (déjà, il s’appelle Carotte… franchement… CAROTTE !!!) et le comique de situation et de dialogue fait mouche à tous les coups. Je suis très sensible à ce genre d’humour, qui change agréablement de la tendance au cynisme si typique de la France (et non, le cynisme et l’humour, ça n’a rien à voir. Mais je ne ferai pas de généralité) et qui a l’air de venir assez naturellement à Pratchett quand il écrit. Quand c’est forcé, ça se voit ! C’est pour ça d’ailleurs que de faire dans le burlesque n’est pas si simple. On a beau dire que tout s’apprend, il y a des styles qui relèvent bien plus du reflet d’une philosophie de vie que d’une technique éprouvée. En tous cas, c’est ce que m’évoquent les oeuvres de Pratchett à chaque fois, et à tous les coups on gagne !

Ajoutons à cela les éternelles vraies questions philosophiques et sociales que cela soulève. Ici : la part sombre de chaque être humain, le bien commun prévalant à la justice, la résignation (ou non), mais aussi la démagogie et la manipulation. J’y ai aussi vu une jolie réflexion sur la puissance du livre. Je n’avais jamais vraiment rencontré la Bibliothèque de l’Université de Magie, qui peut être véritablement considérée comme un personnage. Les livres sont vivants, mais la bibliothèque elle-même l’est… je ne peux pas tellement en dire plus, car la Bibliothèque de l’Université de l’Invisible c’est tout un concept, que je vous encourage fortement à découvrir !

Bref, les personnages hauts en couleur m’ont donné envie d’en lire plus sur le Guet, et les réflexions philosophico-sociales habituelles de Pratchett continuent de m’intéresser. Le Capitaine a beau me laisser un peu froide émotionnellement parlant, la dichotomie idéalisme/frustration en fait un personnage assez splendide et dont je comprends qu’il puisse toucher. Il m’a touchée idéologiquement parlant, d’ailleurs. Quant aux autres, ma foi, je n’en dirais qu’une seule chose :

OOOK