[Idées lecture] C’est Mardi, que lisez-vous ? #13

Petit rappel du principe de ce rendez-vous hebdomadaire, initialement intitulé « C’est Lundi que lisez-vous », et lancé par une certaine Malou dont je n’ai jamais lu le blog.

La démarche est simple : toutes les semaines, on fait le point sur ce qu’on a lu la semaine précédente, ce qu’on est en train de lire, et ce qu’on compte lire la semaine qui vient.

J’ai choisi le mardi parce que c’est un jour où je n’ai pas de chronique programmée.

Le retour de la Capitale a été rude (pour se refaire un rythme) et je n’ai pas beaucoup lu cette semaine ! Je sauve quand même l’honneur !

Ce que j’ai lu la semaine passée

Je n’ai pas continué Les Bannis et les Proscrits pour l’instant, en revanche, j’ai commencé Chiens fous (à peine) et surtout, j’ai lu ma BD du mois, que je chroniquerai demain !

 

Freak's Sueele Florent Maudoux

Freak’s Sueele
Florent Maudoux

 

Ce que je lis en ce moment

Neverwhere Neil Gaiman

Neverwhere
Neil Gaiman

 

Ce que je lirai ensuite

Je continue Chiens Fous comme je peux, et surtout, j’ai Niourk à lire d’ici lundi (semaine Thématique oblige) et Les Voies d’Anubis de Tim Powers qui me tendent leurs belles pages dorées depuis que je l’ai acheté. Dur dur !

Niourk  Stephan Wul

Niourk
Stephan Wul

 

Et vous ? Que lisez-vous ?

Steamtour Albi 2015

L’an dernier, j’avais participé complètement à l’arrache au Steamtour Toulouse 2014 (je m’y étais pris la veille pour le lendemain :3 ) et j’avais déjà été séduite !

J’avais pris la bonne résolution de m’y prendre à l’avance et d’organiser logistiquement et financièrement le week-end pour participer cette année encore, sauf qu’avec tout ce qui s’est passé pour moi en un an, c’est complètement parti à vau l’au ! Conséquence : j’ai encore participé en mode one-again a bistoufly ! Sauf que je m’y suis prise avec un mois d’avance, avec le nouvel homme de ma vie (ma vie a été bouleversifiée je vous dis), et que si j’ai ressorti la jupe et la chemise, le mâle et moi-même avons patouillé deux trois accessoires supplémentaires…

Bref, cette année encore, j’ai participé au Steamtour. Ce week-end, il était organisé à Albi, autour de la Belle Époque et de la figure de Toulouse Lautrec. Je n’ai une fois de plus pas pu participer au Samedi (cette fois, c’est parce que je travaille le samedi), mais j’ai pleinement profité de la journée du dimanche.

 

Au programme du dimanche :

Visite de l’Académie des Miniatures et des petits gouters –

C’est un musée privé/salon de thé qui expose l’œuvre d’Annie Jaures, une dame qui est restée très nostalgique de la maison de son enfance et qui a décidé de la recréer entièrement et au détail près en miniature. Elle a aussi recréé d’autres univers. Au total, ce sont 50 pièces miniatures qui prennent entre 6 mois et un an de travail, pour disons 30 ans de boulot…

Franchement, c’est magnifique. Le musée nous a été présenté par sa fille, une dame également très agréable et enthousiaste, qui a su me transmettre son amour pour ces objets créés des mains de sa mère.

Par ailleurs, nous y avons brunché d’excellentes boulettes, brochettes de fruits, galettes de maïs et autres joyeusetés gourmandes (un moelleux au chocolat ma parole, j’en tremble encore rien que d’en parler !!!) ! La gourmande et la curieuse en moi se sont trouvés ENCHANTES ! Pour parfaire le tout, nous étions installés dans un charmant jardinet, dans lequel a pu se dérouler le concours amical de costumes, qui était un véritable plaisir pour les yeux !

Je n’ai pas participé cette année, parce que mon personnage n’était pas au point, mais je prévois d’ores et déjà une participation dans une future édition !

Pour finir, ce petit jardin a été le théâtre d’une initiation à la cérémonie du thé, telle que pratiquée traditionnellement au japon et animée par cette amie que vous connaissez bien, sur ce blog, Vanessa Terral. Auteure et conteuse, entre autres casquettes, et passionnée de culture nipponne, elle prend des cours de Cha No Yu et nous a fait l’honneur de nous inviter à boire le thé dans une dynamique méditative et d’une grande esthétique. J’en ferai plus grande part sur le Hamster Zébré, car c’était véritablement une curieuse expérience !

Visite guidée de la Cathédrale Sainte Cécile et du Vieil Albi –

Je n’avais jamais visité Albi, et le Steamtour, c’est toujours l’occasion de se cultiver ! Parce que oui, le vaporiste est un indécrottable curieux. Et notre Guide avait l’air sacrément enthousiaste, lui aussi ! C’était un plaisir de se balader dans cette jolie ville, riche d’histoire et d’Histoire (la fameuse croisade contre les Albigeois, forcément ça s’est aussi passé à Albi si tu voa ske jveu diiiiire). J’ai été ravie, parce que comme nous en parlions avec le guide, c’est comme cela que j’aime me cultiver et faire du tourisme. Des thématique, du ludique, une interaction, d’autres participants tout à fait cultivés qui viennent enrichir le propos du guide, bref, parfait ! Je crois que c’est vraiment une manière idéale pour découvrir une ville !

After –

Le steamtour s’est officiellement clôturé à la fin de la visite, mais nous n’avons pas résisté à un dernier verre et un restau avec ceux qui restaient.

L’occasion de discuter un peu plus avant, dans un groupe un peu plus restreint, et d’échanger sur nos manières d’aborder le steampunk, non pas comme une simple mode ou esthétique (bien que ce le soit aussi), mais bien comme un véritable état d’esprit. Curiosité, Créativité, Originalité, Convivialité sont les maître mots des organisateurs de cet événement et ils ont su créer une journée (et un week end) à la mesure de ces valeurs.

Une fois de plus, je suis enchantée. Mais contrairement à l’an dernier, je sais désormais un peu mieux où et comment je mets les pieds… dans un autre univers, un univers intérieur qui, au fil de ces événements, rencontrera d’autres univers, celui de chacun des autres vaporistes, s’en enrichira et s’en exaltera.

Les Steamtours deviennent de véritables expositions de nos univers, des expositions universelles, à leur manière… des espaces privilégiés d’émulation culturelle, artistique et individuelle.

Tout ce que j’aime !

 

Les liens

Organisation de l’événement : Chitra Event

Organisation d’événements Steampunk sur Toulouse : Chronoxyde Asso

Quelques intervenants, pour les animations desquels j’ai participé ou pas :

Vanessa Terral, conteuse et auteure

Nini Lapointure, effeuilleuse burlsque

Association des Guides Interprètes du Tarn

Bohème – Mathieu Gaborit

Bohème

Bohème Mathieu Gaborit

Bohème
Mathieu Gaborit

Mathieu Gaborit
1997 pour l’édition originale chez Mnemos
2010 pour l’édition que j’ai lue, chez Folio SF

Voilà un petit moment que Bohème me fait de l’œil. D’une, à cause du titre. Perso, la Bohème, ça me parle à bien des égards. De deux, parce qu’il est temps que je découvre des livres steampunks, et que si j’ai commencé avec Emile Delcroix, j’avais envie de continuer. De trois, parce que vue la 4e de couverture, je me suis dit « ce sera parfait pour le thème « Ville ». Bon, pour ce dernier point, on repassera, mais pour le reste, on est dans les clous !

Parler de la ligne narrative de Bohème, c’est assez compliqué. La situation initiale évoque un univers où suite à la Révolution Industrielle, le monde s’est recouvert d’une boue acide et instantanément mortelle pour qui tombe dedans : l’Ecryme. C’est tout ce que l’on sait de cette étrange substance, dont les mystères sont au cœur du roman et auxquels se confrontent les personnages. Une escouade qui s’entretue, un vaisseau qui s’écrase dans d’étranges circonstances, voilà les événements qui réuniront Léon et Louise, respectivement commandant et avocat-duelliste. Le tout sur font révolutionnaire, dans un univers rongé par le Capitalisme.

Ce petit résumé de la situation initiale ne rend pas trop justice au roman, qui d’ailleurs se compose originellement de deux nouvelles réunies dans la version poche. Après une première scène in medias res qui m’a complètement embarquée et qui évoque Léon, l’auteur a choisi de suivre plus principalement Louise jusqu’à une première scène de révélations, qui permet de lever un peu du voile de mystère qui dissimule l’Ecryme. Je trouve l’idée de son métier très sympa, au passage.

La seconde partie, quant à elle, correspond plus à un patchwork de personnages épars aux histoires très marquées (nous retrouvons bien sûr, par moments, Louise et Léon). Comme une série de nouvelles, sur fond d’intrigue politique à laquelle l’étrange boue est étroitement liée, dont elle est à la fois un enjeu et une arme. Si cela vous semble un peu brouillon, rassurez-vous, vous n’êtes pas les seuls. J’ai lu de nombreuses chroniques faisant état de ce fait. Je pense que c’est lié à une raison toute simple : les personnages sont tous secondaires. Même Louise et Léon, bien qu’ils soient cités sur la quatrième de couv’. Le personnage principal, ou du moins le sujet principal du diptyque, c’est l’Ecryme. Elle se répand sur le monde, ne laissant que quelques ilots de villes, et constitue l’axe autour duquel tourne à la fois le roman l’univers, qui doit s’adapter aux contraintes qu’elle impose.

J’ai trouvé le concept fascinant, et les explications qui le concernent très intéressantes (en même temps, les réflexions de Gaborit touchent souvent ma corde sensible). Les créatures qui l’habitent sont toutes issues d’un imaginaire dans lequel j’ai retrouvé nombre de mythes grecs, depuis la figure de la sirène, jusqu’à celle des oiseaux d’airain du lac Stymphale. L’Ecryme, à ce stade du roman, n’est toujours qu’un grand mystère, avec ses créatures mythiques et ses monstres fantasmés. Comme pouvait l’être la Méditerranée antique, matrice d’un inconscient collectif fertile et créatif. Et mortel. Les explications de fin de roman donnent à l’Ecryme une dimension bien plus vaste.

Quant à l’univers steampunk, je confirme que ce roman en est un parfait exemple ! Un univers de cités et de métal rouillé, où la nature a perdu ses droits (suis-je sure de cela ?…) et où les structures eiffeliennes font loi, une uchronie de début de XXe siècle, une machinerie de cuivre et d’argent, tout y est ! Parait-il que Gaborit est un des fondateurs du genre, du moins en France.

Est-ce que je conseille ce roman ? Je ne sais pas. J’ai passé un agréable moment, mais le fond de révolution soviétique me parle très moyennement, et cela a quelque peu entaché ma lecture (très peu : j’ai quand même lu le livre en moins de deux jours). Cela dit, c’est une considération très personnelle, et la réflexion que ce fond politique entraine sur la nature humaine me plait bien. Donc oui, si vous voulez lire un roman steampunk, au style pas désagréable (bien que la construction soit un peu déstabilisante, car peut-être pas maitrisée à 100% ou du moins qui aurait pu gagner en cohérence) avec de l’onirisme et une réflexion philosophique en arrière-plan, lisez Bohème.

Huitième étape – Mongolie : une Odyssée terrestre

Bêtes, hommes et dieux, A travers la Mongolie interdite  1920-1921
Ferdynand Ossendowski
Traduction de l’Anglais par Robert Renard
Phébus Libertto (2000 pour la présente édition)

 

            A l’heure où j’écris, je n’ai pas encore fini le livre qui fera le sujet de cet article. Pour tout dire, je n’en suis qu’à la moitié.

Est-il si mauvais que cela ? Hola malheureux ! Loin de mi cette idée ! Je le trouve même très intéressant. Il s’agit du témoignage d’un homme forcé à fuir la Sibérie, suite à sa dénonciation auprès des Bolcheviks. L’homme est polonais. Il s’appelle Ferdynand Ossendowski. Il nous relate son aventure vécue.

Je pensais visiter avec lui un peu de la Mongolie. En réalité, toute la première partie nous fait visiter la Sibérie et ses grandes forêts, ses eaux glacées. L’homme voyage. Il nous raconte une époque plus qu’un lieu. C’est ce qui m’a désarçonnée, ce à quoi je ne m’attendais pas. J’ai eu énormément de mal à entrer dans la narration.

J’en suis rendue à la moitié du livre, qu’on ne peut qualifier de roman. Un témoignage, le mot est sans doute mieux choisi. Enfin, j’entre dans les mœurs Mongoles (depuis quelques chapitres, pour être tout à fait franche). Mais je les vois à travers les yeux d’un étranger. Je reste une étrangère. Je pensais être plus réceptive justement à cause de la similitude des regards. Mais le pays me reste hermétique. J’en suis trop tenue à l’écart à mon goût. Tout simplement parce que le témoignage passe par le filtre d’un regard déjà étranger, puis par le filtre du livre : l’histoire est rapportée, et puis il y a tout le temps qui a passé, depuis le moment de son écriture. Peut-être aussi parce qu’il s’agit d’une culture mystérieuse, très loin de nos points de référence.

Enfin, il y a ce témoignage d’une époque étonnante. Au stade où j’en suis de ma lecture, je vois comment le communisme a pris possession de toute l’Asie. On pense aux pays d’Europe de l’Est, ainsi qu’à la Chine et l’Indochine, mais la Mongolie est souvent oubliée. Je vois à travers cette écriture que ce pays non plus, n’est pas passé entre les mailles du filet. Mais les considérations politiques prennent trop de place à mon goût, du moins jusque-là (en même temps, avec l’histoire du narrateur, on comprend que ça lui trotte quelque peu dans l’esprit), et les mœurs des Mongoles, leur mode de vie, la découverte de leur culture est un peu trop lointaine pour moi.

Pourtant, loin de moi l’idée de dire que le livre manque d’intérêt. Au contraire ! Je n’attendais pas ce que j’y ai trouvé, mais ce qu’on y trouve est évidement fascinant. Des paysages d’une nature brute à la fois abondante et létale, décrits par un homme qui s’y confronte et qui doit y survivre. L’homme est partie prenante de quelque chose de bien plus grand, de bien plus majestueux, et n’en est finalement qu’un infime détail. J’évoquerais également l’impact d’un mouvement politique sur les populations. Là encore, l’homme remis en question face à l’Histoire qui le dépasse. Et puis la question des racines, de la grandeur déchue, de la fierté : la Mongolie semble avoir gardé son indépendance de pensée, aussi vigoureusement que possible. Y a réussi avec plus ou moins de succès, selon les heures de son histoire. Oui, on trouve tout cela dans ce texte, et si j’en crois la quatrième de couverture, bien plus. Il semble qu’Ossendowski se redéfinisse dans son voyage en tant qu’homme, face à la nature et aux événements historiques, mais aussi face à l’aspect spirituel du monde. Je commence tout juste à entrapercevoir cette dimension de l’ouvrage. Quand je l’aurai fini, sans doute viendrai-je compléter mon article.

Parce qu’il est certain que je vais le finir. La forme me convient moins qu’un roman, ou que le témoignage d’une personne du cru, comme on dit par chez nous. Néanmoins, j’ai enfin compris par quel bout aborder le texte (parfois il me faut de nombreuses pages) et il est certain que le pitch aurait pu convenir à un scénario de fantasy, ce qui n’est pas pour me déplaire. J’ai par surcroit le désir profond de découvrir pleinement le fond, le message, mais aussi ce que je n’ai pas et n’aurai pas réussi à percevoir une fois tournée la dernière page. Parce que malgré le caractère principalement oral de cette civilisation, pas mal d’écrits ont vu et continuent à voir le jour. La vie culturelle y est riche et vivante.

Je prendrai alors mon regard d’étrangère, et tenterai de comprendre un peu de leur univers par la bouche et les yeux des Mongols eux-mêmes.

Quant à Ossendowski, je vais prendre le temps de le lire et de l’écouter, car son témoignage reste un véritable questionnement sur le statut de l’humain, en tant qu’individu, mais aussi en tant que peuple. Un document ethnographique passionnant.

Septième Etape – Chine : Troisième Sexe

Mémoires d’un eunuque dans la cite interdite – titre original : Yige Qinggong taijian de caoyu
Dan Shi
Traduction du chinois par Nadine Perront
Philippe Picquier (1991)

Pour le dernier livre que je passe en Chine (parce que comme pour le Japon, il y aurait matière à y rester DES MOIS, alors j’ai décidé d’avancer un peu), j’ai choisi de suivre le conseil d’une amie et d’aller prendre un thé avec Yu Chunhe, autrefois eunuque à la Cité Interdite. Vous vous doutez qu’eunuque, il l’est toujours. Ce n’est pas le genre d’état duquel on revient… Toutefois, de la Cité Interdite il est sorti en même temps que les derniers empereurs, en même temps que Cixi la terrible, en même temps que les milliers de vieux et jeunes hommes qui, comme lui, ont été victimes de la misère.

Ah non, on ne devient pas eunuque par vocation ! Entrer au service de la famille impériale est un acte qui en Chine impose de faire des sacrifices, et pas des moindres. La raison, telle qu’on l’apprend dès l’introduction, c’est qu’un empereur bien plus ancien a voulu des serviteurs qui ne portent pas atteinte à l’intégrité physique de ses concubines. Entendez qu’il voulait des serviteurs ne portant pas atteinte à sa propre virilité (imaginez un peu le nombre de batards potentiels !). Mais aussi pour les dissuader de chercher à fonder une dynastie. C’est que quelques-uns d’entre eux avaient acquis un grand pouvoir. Solution : priver les serviteurs de leurs attributs ! Hop, tout doit disparaitre ! Liquidation totale.  Pour les besoins naturels, on a des solutions ! Vous vous doutez que les volontaires –la  plupart du temps des traîne-misère réduit aux dernières extrémités pour survivre-, ne se sont pas bousculés au portillon… alors, comment faire pour pallier aux besoins d’hommes par milliers au sein des murs interdits ? Des solutions simples là encore : vengeance, trafic d’enfant, appât du gain de la part des pères…

Ce que j’essaie d’expliquer en mettant ces quelques points de contexte en exergue, c’est que derrière chaque mutilation, c’est un véritable drame personnel qui se joue. Et Yu Chunhe, qui a raconté sa vie à Dan Shi, n’a pas fait exception. Mais Yu Chunhe est un garçon simple. Qui a su par son travail acharné et par la chance de ne pas être assigné au service de  l’Impératrice Cixi, tirer son épingle du jeu. C’est-à-dire qu’il a pu survivre.

Le témoignage qu’il nous livre est celui des conditions de vie des eunuques, ces hommes qui n’en sont pas, ces esclaves à la moralité souvent douteuse qui deviennent pires que leurs maîtres, par aigreur souvent, et parce que la misère, ils en ont soupé. Loin des fantasmes occidentaux, le témoignage remet quelques pendules à l’heure : la vie de ces milliers de jeunes garçons qui ne deviendront jamais des pères, qui n’auront peut-être jamais de famille, ne valait, aux yeux des pontes de l’Empire, guère plus que celle d’une fourmi, que l’on peut écraser à loisir (les eunuques sont un exemple, mais cet état d’esprit, on peut l’étendre au reste du pays). Et pourtant, pourtant, elle a attisé les envies en dehors des murs. De telle sorte que des familles sont allées jusqu’à priver leurs propres enfants d’une vie normale possible en espérant les y envoyer. Ca ne se passait pas toujours aussi bien…

Yu Chunhe n’est toutefois pas qu’un eunuque. C’est aussi le témoin des derniers instants de l’Empire Chinois. A travers ses yeux à la fois maudits et privilégiés, nous assistons au déclin de la dernière dynastie. A la folie de Cixi puis à sa mort, elle qui se croyait immortelle, que l’on nommait le Vieux Bouddha. Au silence de Ci’an (vous avez bien lu). Au choc des cultures entre Orient et Occident. A l’installation de la République, manigance politique encore, orchestrée à moitié par… un eunuque ! Une République dont l’objectif n’a pas été d’aider le peuple oppressé, mais de porter aux plus hautes fonctions deux personnes qui n’auraient pu y prétendre (en l’occurrence, le maitre des armées et l’un des eunuques les plus influents –et les plus intriguants, cela va de pair.).

Un drôle de visage de la Chine, que j’ai découvert là. Une culture qui m’échappe, baignée que je suis dans un univers où la pensée personnelle reste existante (bien que la manipulation des masses soit plus subtiles mais néanmoins bien présente par chez nous aussi, ne nous leurrons pas). Et la rencontre d’un état (parce qu’eunuque, vous l’aurez compris, c’est plus qu’un métier… un sacerdoce, peut-être, un changement d’état et d’identité, une certitude… et pourtant, quand cette transformation est arrivée sur le tard, les souvenirs et les regrets, eux, restent à jamais). Un état vraiment méconnu, dont une partie des tenants et aboutissant m’a été dévoilée. Je ne sais qu’en penser. Il n’y a rien à en penser, de toute manière. Il n’y a qu’à reposer le livre, et rester assise, interdite. La pratique a été abolie avec la fonction, en 1912.

Cinquième étape – Chine : Chinoises – Xinran

Chinoises

Titre original : The good women of China
Xinran
Picquier Poche (2002 pour la première édition, 2005 pour l’édition de poche)

 

Je ne savais pas du tout vers quoi me tourner. J’ai déjà lu quelques auteurs chinois, mais j’avais envie de quelque chose que je ne connaissais pas. Pour cette étape de mon voyage, je suis allée harceler un collègue pour qu’il me trouve quelque chose de valable. Il a fini par me tendre un livre noir orné de la magnifique photo d’une femme chinoise, le tout barré d’un idéogramme rouge, rouge comme le sang, rouge comme le Parti, rouge comme les cicatrices qui jamais ne se referment complètement. Rouge enfin comme la Vie qui continue, envers et contre tout.

Xinran est journaliste. Elle n’était qu’une enfant quand a éclaté la Révolution Culturelle en Chine. Une révolution qui a annihilé tout concept de personnalité. Dans une civilisation à peine libérée de ce fardeau et encore sclérosée par la censure, elle élève une petite voix. Celle d’une Femme, en quête de son identité et de celle de ses congénères. Ce que veut Xinran, c’est comprendre les Femmes, les Chinoises. Elle-même, sans doute, à travers toutes. Elle monte alors le projet d’une émission radiophonique pour laquelle elle encourage toutes les femmes à raconter, anonymement, leurs histoires.

Après dix ans de recherches, de rencontres et de lectures de courriers, Xinran nous livre, dans cet opus, quelques morceaux choisis. Un recueil bouleversant. Ce sont des voix qui s’élèvent, celles qu’on n’entend jamais. Parce que traditionnellement, une femme en Chine est une quantité négligeable. Un outil dont on peut se servir, comme on utiliserait une cuillère en bois pour faire des crêpes ou comme on se servirait d’un vagin artificiel pour se soulager. Parce qu’un être humain, sous la Révolution Culturelle, c’est une cellule sans âme qui doit servir l’entité supérieure qu’est le Parti. Une Révolution qui a eu lieu il y a maintenant quarante ans, et qui a brisé les foyers et les vies de millions d’humains. Qui a réveillé les brutalités et les violences latentes, qui n’avaient pas besoin, parfois, d’être secouées  bien fort. Et ces femmes, qui élèvent leurs voix, qui s’expriment, baignées dans les larmes. Parce que la femme est comme l’eau, dit un proverbe chinois.

Chaque chinoise est différente, bien sûr, et toutes sont liées, malgré les différences générationnelles, par les mêmes douleurs, les mêmes traumatismes. Il y a celles qui ne s’en relèvent pas, et celles qui font face et survivent, choisissant la voie de l’amour. Xinran, en journaliste qui rapporte les faits fidèlement, a su éviter l’écueil du pathos, tout en exprimant tous les sentiments qu’elle a pu éprouver au fil de ses découvertes. De quoi vous accrocher un peu plus, et vous sentir plus proche, par le biais du témoin mais aussi du sujet qu’elle est. Car l’auteur ne nous épargne pas son histoire familiale. C’est une honnêteté dont pour ma part, je la sais gréée.

Pour les raisons évoquées plus haut, en Chine toutes ces souffrances sont exacerbées. Je ne m’imaginais pas un tel état d’être pour la majeure partie d’entre elles, qui survivent plus qu’elles ne vivent, arrachées à leur féminité et tout simplement à leur statut d’être humain. Pourtant, leurs douleurs sont universelles. Sans avoir vécu la plus infime partie de leurs souffrances, je me suis sentie connectée à elles. Parce que toutes, nous sommes liées. Parce que toutes, nous sommes des guerrières et des survivantes. Parce que toutes, nous appartenons au Clan des Cicatrices*.

Au Clan des Cicatrices appartient aussi la Chine, souvent allégorisée comme une femme, violentée d’après ces témoignages par un parti. Une civilisation brillante victime d’une blessure encore béante.

Je n’ai pu m’empêcher de faire le lien. Comprendre les Chinoises et leurs souffrances, c’est un peu comprendre la Chine.

 

*Clan des Cicatrices : expression empruntée à Clarissa Pinkola Estes dans son extraordinaire « Femmes qui courent avec les loups ». J’en ferai une chronique à l’occasion.

Le Premier Eté – Anne Percin

Le Premier Eté

Anne Percin
Editions La Brune, 2011

Le Premier été, Anne Percin

Il fallait qu’il y en ait un… il fallait que dans cette sélection Biblioblog, au moins l’un des six livres me mette en échec. C’est fait, avec Le Premier Eté. L’ironie veut qu’il soit lui aussi, comme mon number one, laureat !

Vous ne me verrez pas dire qu’il est mauvais. Vous savez ce que je pense de ce genre de commentaire. En plus, ce serait mentir de manière éhontée.  Il y a de très belles choses dans ce livre. Un style poétique, délicat, parfaitement adapté à l’écriture du souvenir. Un choix narratif intéressant. Une écriture à la première personne, qui s’adresse directement… à qui ? A un interlocuteur annoncé en première page ? Au lecteur ? Chacun trouvera sa réponse. Le thème, aussi, du passage à l’âge adulte, avec tout ce que cela recèle de violence, de cruauté et de sensualité… Anne Percin a voulu peindre des écrevisses, dans une ambiance à la Monet dans laquelle nous plonge immédiatement la couverture. Oui, tout cela est très réussi.

Et pourtant…

Non, on peut le dire, je n’ai pas accroché. Je n’ai pas dépassé le tiers de la lecture…

Alors pourquoi ? Pourquoi ce livre pourtant d’une qualité certaine ne m’a-t-il pas séduite ?

Je pense tout simplement que je n’appartiens pas au public visé.

Je n’ai pas de grande sœur… j’ai un grand frère (je vous en ai déjà parlé !), et nos passages à l’âge adulte respectifs, si douloureux furent-ils, se sont fait dans l’entraide mutuels.

J’ai passé des étés à m’ennuyer, moi aussi, quand j’étais ado. A lire. A dormir pour rêver. Et j’ai, comme la narratrice, le goût immodéré du livre. Je n’ai pourtant jamais vécu d’expérience traumatisante qui aurait pu m’éloigner de la gent masculine pour le reste de mes jours.

Et par-dessus tout, je sais à quel point les secrets sont destructeurs. Il ne me viendrait pas à l’esprit de les enfouir, de les laisser gangrener l’espace sacré de mon cœur et de ma vie.

Alors non, je ne me suis pas sentie concernée. Ni par ce « je » d’une jeune laissée sur le banc de touche de l’adolescence (arrivera-t-elle à le quitter un jour), ni par ce « tu » qui aurait dû m’interpeller dès le premier chapitre. Ni par le thème, ni par l’écriture du souvenir qui ne sera jamais dit.

Ce livre m’a mise en échec. Le recommander ou pas ? Ce n’est pas mon rôle. Anne Percin a un public à toucher. Il y a des personnes chez qui son histoire fera résonner un écho. Si vous en faites partie, lisez-le. Et venez partager ici votre avis.

Neuvième étape – Ouzbékistan

Contes du chemin de fer Titre original : Zhekezmaya Doroga
Hamid Ismaïlov
Traduction du Russe par Luba Jurgenson et Anne Coldefy-Faucard
Sabine Weispierser Editeur, 2009 (1997 pour la première édition)

 

            Il m’en a fallu, du temps, pour me remettre dans mon Tour du Monde ! Que dire ? Est-ce la motivation qui flanche ? Commencez-vous à sentir l’odeur de l’abandon ? Ne vous laissez pas berner, ce n’est que celle des vacances !  Et aussi, je dois l’avouer, d’une sensibilité moindre à l’égard des civilisations d’Asie Centrale, en comparaison à celles d’Extrême Orient. Mais comme je suis une tête de mule, tant pis pour le temps que ça me prend, je m’accroche ! Aujourd’hui, j’ai fini le livre d’Hamid Ismaïlov, celui qu’il a écrit sur le pays dont il est originaire, l’Ouzbékistan. En toute honnêteté, je n’aurais jamais eu l’idée de le visiter dans le cadre d’un « vrai » voyage. Comme quoi, j’ai raison d’affirmer que le voyage littéraire n’est pas moins générateur de découvertes.

Revenons-en aux Contes du chemin de fer – puisque c’est ainsi qu’Ismaïlov titre son livre. De quoi s’agit-il pour commencer ? De vingt-six nouvelles aux allures de contes, qui évoquent la vie de personnages au sein d’une ville, Guilas. Cette ville n’est pas très grande, et comme toutes, elle a été frappée de plein fouet par les événements qui ont traumatisé l’Europe et l’Asie Centrales au siècle dernier. Pourtant, les Ouzbeks ne sont pas spécialement communistes, mais on ne leur a pas demandé leur avis. Cette ville a également vécu l’arrivée du chemin de fer, et avec lui de la modernité (ne voyez pas forcément de connotation positive derrière ce mot) et a dû faire face, comme beaucoup de ville avant et après elle, à une adaptation identitaire.

Qui sont ces gens, dont l’auteur relate la vie avec un recul qui les entoure d’une brume irréelle ? De vraies personnes, ayant réellement existé, si j’ai bien compris la démarche. J’ai tendance à penser, d’ailleurs, que « le garçon » qui apparait deux ou trois fois (dont la dernière pour sa circoncision), c’est Ismaïlov lui-même… de là à penser qu’il a rencontré les personnes dont il narre les histoires, il n’y a qu’un pas. C’est pourquoi j’ai du mal à trouver le terme de « conte » justifié. Ne maîtrisant pas le Russe, je ne sais pas si c’est une volonté de l’auteur ou une liberté de traduction. Il est clair pourtant que le style est emprunté à ce genre si particulier. Il y a un recul, un voile d’inaccessibilité qui donne cette sensation d’être plongée dans un royaume fort fort lointain, il y a fort fort longtemps. Et il y a aussi cette description de la ville et de la vie qu’on y mène à travers les personnages qui la composent… Guilas devient une entité vivante à part entière, et chacun de ses habitants en est une cellule. C’est la sensation que j’en retire, du moins.

Ce voile de brume et de mystère m’a tout d’abord gênée : incapable de me plonger dans cette drôle d’hydre, la ville et ses composants m’étaient complètement étrangers. Puis, j’ai saisi. J’ai cerné. Je ne me permettrais pas de dire que j’ai compris ce qu’a voulu dire l’auteur, mais du moins ai-je compris ce qu’il avait à me dire à moi. Quelque chose de difficilement exprimable. Une manière poétique d’aborder un milieu où la vie n’est pas simple tous les jours, mais où ma foi, les gens s’en tirent. Un milieu loin d’être exempt de ses atrocités également, mais racontée avec la distance de celui qui veut témoigner. Qui n’a pas spécialement l’intention d’embellir. Qui veut juste qu’on reconnaisse l’existence d’une ville, d’un peuple. Ce gamin, sans doute, qui a entendu des histoires, qui a vu des choses, et qui veut, une fois adulte, l’exprimer. Et si cet enfant n’était pas Ismaïlov lui-même, qu’importe ? Il était la jeunesse de Guilas et de l’Ouzbekistan. Il est  maintenant un homme Ouzbek, ce petit, et il veut faire parler son pays, qui n’est ni mieux ni pis qu’un autre et que les Grandes Puissances aux champs de visions envahis d’elles-mêmes et leurs consœurs ont tendance à oublier.  A oublier que ce qui fait un pays c’est avant tout les Hommes qui le composent, et que ces Hommes sont tous les mêmes, ont tous la même valeur, quel que soit le sol qui les a vu grandir.

Rendez-vous à la prochaine étape !

Dixième étape – Iran

Chemins et brouillard Titre original : Djadeh-va-Meh
Chahla Chafiq
Traduction du Persan par Zeinab Zaza
Editions Metropolis, 2005 (1998 pour la première édition)

             Je crois que ce qui est le plus frappant dans tous les textes que je lis, c’est de me rendre compte comment dans les pays aux libertés restreintes, se sont majoritairement les femmes qui témoignent de la réalité de la vie. Pas exclusivement, bien sûr. Je crois que c’est parce que dans ces régimes, les femmes ne sont pas toujours considérées comme dangereuses tandis que les intellectuels hommes sont vite mis en prison ou exécutés. Dans tous les cas, je me fais la même réflexion que lors de mon passage en Chine : dans certains endroits du globe, pour écrire quoi que ce soit sur son pays, il faut être en exil.

Chahla Chafiq a choisi la France. C’est pourtant en persan qu’elle écrit, la langue de ses origines. Celle que les iraniens non francophones pourront lire. Et elle raconte. Pas des histoires de vie, comme dans Chinoises ou dans Contes du Chemin de fer. Ce sont des tranches de vies. L’impression est vraiment différente. Je ne sais même pas à quel point ce sont des témoignages ou des fictions inspirées du réel.

Parfois, ça semble un peu décousu. Au présent, au passé, la temporalité est floue. A la première ou à la troisième personne, on ne sait plus si Chahla Chafiq raconte sa vie avec la distance de la conteuse (pour éviter aux sentiments de l’empêcher d’écrire) ou si ces histoires sont celles de tous les iraniens arrachés à leur pays. Ou les deux.

La composition est d’une simplicité déroutante, et dérangeante. Deux parties : Exil, et Deuil. Comme si ces deux mots seuls suffisaient à exprimer la réalité des Iraniens. Tous semblent confrontés à ces drames, et à leurs conséquences, qu’ils soient partis ou restés. L’auteure parle de ceux qui sont partis. De la peur. Des difficultés à s’habituer à une nouvelle ville (aussi prestigieuse soit-elle), à un nouveau mode de vie, à une nouvelle langue. Et aussi à la douleur de la séparation, aux déchirements de la cellule familiale (décès, trahison, oubli). Par leur regard, on comprend que de l’autre côté de la frontière, la vie n’est pas forcément plus simple. Dans la seconde partie, c’est de séparation encore qu’il s’agit, mais d’une séparation tellement plus définitive… (quoi que ?…). L’auteure parle de sa douleur, mais on comprend en filigrane la douleur de toutes celles et tous ceux qui ont eu à subir le même genre de rupture. La perte d’un proche. Un enfant, une mère, un frère. J’ai eu la chance de ne pas vivre ce genre de drame, mais j’ai senti la portée universelle de ce message.

Et à travers toutes ces douleurs, la vie malgré tout, qui palpite, qui s’accroche ! La Lumière dans un tunnel sombre, celle qui nous permet d’avancer, toujours. De trouver un sens.

Ce livre ne m’as pas bouleversée à proprement parler, car l’auteure a une plume sobre, qui évite le mélodrame et le spectaculaire. La souffrance, on la ressent à travers le voile de la vie. Comme faisant partie intégrante de la vie. Ces blessures, on les a. Quel que soit le pays duquel on s’expatrie, quelle que soit la perte que nous ayons à surmonter. C’est ce message de sagesse qui, en moi, a le plus fortement résonné.

Dans la prochaine étape, l’exilée reviendra dans son pays : une autre forme de confrontation à la séparation qu’il me tarde de découvrir. Je vous retrouve dans deux semaines !

Onzième étape – Irak

Si je t’oublie, Bagdad Titre original : Al-Hafîda al-amirikiyya
Inaam Kachachi
Traduction de l’Arabe (Irak) par Ola Mehanna et Khaled Osman, et avec l’aide du Centre national du livre
Editions Liana Levi (2008)

 

Voilà encore un pays que la littérature me permet de découvrir en partie, à une époque où le voyage touristique est quelque peu compromis ! Les voyages littéraires, c’est quand même bien pratique, quand on y pense !

En lisant les premières lignes de ce roman, je me suis dit « Ça va être plein de pathos, je sens je sens que ça ne va pas me plaire ». Au-delà du fait qu’un sujet tel qu’une expatriée de retour au pays dans le contexte de guerre qu’on lui connait aurait tout à fait légitimement pris un tour larmoyant, j’ai été tout à fait surprise de me rendre compte que c’était loin d’être le cas !

Inaam Kachachi, émigrée en France, raconte l’histoire de Zeina, émigrée aux Etats-Unis. Elle y est installée avec sa famille depuis qu’elle a l’âge de dix ans. Qu’est-ce qui la pousse à retourner ainsi dans le pays de ses racines ? La crise, la guerre, et sa grand’mère, qu’elle rêve de revoir enfin. Elle s’engage dans l’armée, comme traductrice. Mais son arrivée en Irak est une immense désillusion. Le pays en guerre, elle s’y attendait, même si ça fait un choc. Se voir repoussée et reniée par sa grand’mère est en revanche beaucoup plus difficile à accepter. Dans l’habit du nouvel occupant, qui a bouté le dictateur mais n’en conserve pas moins des méthodes brutales, elle est perçue comme une traitresse, une « collabo ». S’en suit non pas une fuite -Zeina est d’une force de caractère assez peu commune, mais une totale remise en question, un bombardement de son identité, arrachée entre deux pays ennemis, celui qui l’a vue naître et celui qui l’a accueillie (et dont elle rencontre également un des aspects les plus sombres).

Une identité foulée aux pieds, confrontée à la réalité des conséquences des longues séparations : celles qui brisent des liens, car elles brisent les schémas et les points de vue communs. Le terrain des retrouvailles devient bien trop difficile à parcourir. Un fossé se creuse, le point de jonction s’érode avec le temps qui passe et l’Homme tient en équilibre jusqu’à ce qu’il choisisse son camp. Choisir, c’est renoncer.

Un sujet brûlant, donc, mais qui laisse voir aussi tant d’autres choses en filigrane ! J’ai été étudiante en archéologie quelques années. Très peu, juste le temps d’entrer en contact avec la resplendissante culture mésopotamienne qui a vécu un âge d’or il y a dix-mille ans de cela. J’aime le Moyen-Age, et si je connais très peu la période, je sais quelles grandes nations les Arabes ont montées, pleines d’une culture et d’une science que nos pauvres chevaliers en armure étaient loin d’effleurer. Sciences, poésie, philosophie : les peuples d’Orient nous ont très longtemps lestement damé le pion sur bien des domaines de haute volée ! En lisant Si je t’oublie, Bagdad, j’ai vu l’héritage transmis pas ces millénaires d’une culture florissante (qui est sans doute passée par des hauts et des bas mais j’avoue mes connaissances défaillantes en la matière). J’ai vu les poètes, retrouvé les peuples, entendu quelques brins de langue, et senti la fierté dans le corps des Irakiens, leurs attitudes, leur culture, une culture mutilée par des bombardements terribles et la destruction partielle d’un patrimoine exceptionnel. J’ai pu retrouver un peu de tout cela, de toute l’idée probablement romantique (et tellement occidentale) que j’ai tendance à me faire du passé (rien n’est jamais si rose), à travers l’expression qu’en propose Inaam Kachachi. Zeina porte cet héritage, qui ne pourra plus s’exprimer sur la terre de ses ancêtres mais qui avec elle continue de vivre, ainsi que dans le sang et la chair d’un peuple déchiré par la guerre, mais qui ne lâche pas le fil qui le relie à ses antiques racines, et auquel je trouve que le style vif, incisif de l’auteure rend justice.

Une drôle de lecture, donc, qui m’a secouée à la fois sur la question de la guerre et de l’identité, de comment une femme s’arrange d’avoir le cul entre deux chaises (les Irakiens utilisent l’expression « être comme un chien à deux niches ») et à la fois sur la question d’un héritage multimillénaire, et de l’effet de vertige que ce constat d’une lignée d’une telle ampleur et d’une telle splendeur a pu générer en moi. D’ailleurs, les mots me manquent pour exprimer cette dernière sensation. Le mieux est encore de se rappelerv  avant de lire ce roman, que la Mésopotamie a tout de même vu l’invention de l’écriture.

 

Je quitte maintenant les pays du Moyen Orient et je repars vers une Asie plus lointaine dès le prochain livre pour continuer mon voyage !