Sixième étape – Chine : Mort d’une héroïne rouge – Qiu Xiaolong

Mort d’une heroine rouge

Titre original : Death of a red heroïne
Qiu Xiaolong
Traduction de l’anglais par Fanchita Gonzalez Batlle
Liana Levi (2000)

 

Le croyez-vous ? Un livre de plus dans mon étape Chinoise, et une fois de plus, un idéogramme rouge comme le sang, comme une cicatrice sur un fond noir de mort. Je parle de la couverture. C’est que l’histoire de la Chine est marquée au fer par ses si violentes blessures.

Mort d’une héroïne rouge, c’est un roman policier. Une jeune femme, dont le prénom signifie « héroïne rouge », est retrouvée dans un sac en plastique, nageant parmi les poissons. Elle fait honneur à son nom glorieux : c’est une employée exemplaire, « travailleuse modèle », une célébrité exaltant les valeurs du travail comme voie vers la liberté personnelle. Une femme sans autre histoire que celle de son emploi… qui Diable donc aurait pu vouloir la tuer ?

Je me suis régalée de suivre l’inspecteur Chen dans cette enquête. D’une part parce que c’est un homme charmant, un poète figurez-vous. Un homme de lettres, un intellectuel, qui a étudié la littérature comparée et qui s’est particulièrement intéressé au poète américain Elliot (comme Qiu Xiaolong lui-même… coïncidence ? je ne pense pas). D’autre part parce qu’un policier accède à toutes les couches de population. Il est le témoin de toutes les mœurs, des plus courageux aux plus sordides. Et qu’avec lui, c’est une visite de la Chine des années 90 que j’ai rencontré. Une Chine traumatisée par les événements de Tian an Men, qui par rapport au synopsis se sont déroulés l’année précédente (rappel : l’auteur a été un témoin lointain des événements en question. Il était aux Etats-Unis pour suivre ses études, et a décidé, alors, d’y rester.). Une Chine marquée au fer par la grande époque de la Révolution Culturelle. J’en ai déjà parlé lors de ma précédente chronique de voyage ? Ce n’est pas pour rien : on ne peut pas dire que j’ai lu beaucoup de littérature Chinoise… disons, trois ou quatre bouquins. Pour l’instant, un seul n’évoque pas les blessures de la Révolution Culturelle. Et pour cause, ça se passe avant… Une Chine enfin où la moindre affaire policière prend des proportions politiques. Où chaque Chinois a été meurtri par les décisions venant de plus haut, et de façon tellement habituelle que c’en devient normal. Dix ou vingt ans de réclusions ? Il s’en remettra, il est jeune… Mais une Chine qui malgré tout tente de survivre. De s’adapter. Qui en revient aux essentiels : manger, dormir dans un endroit salubre. Qui tombe dans les autres excès et qui s’abîme.

C’est la Chine du quotidien et des inégalités qu’il révèle, que l’inspecteur Chen m’a fait visiter : il y a cette dame, qui vend des raviolis toute la journée. Cette famille, deux époux, un enfant et un vieillard qui vivent tous ensemble dans deux pièces. Qui partagent la douche et les toilettes avec leurs 50 voisins. Et cet enfant de cadre du parti, photographe à ses heures et qui profite d’une grande maison à deux étages.

Mais l’inspecteur Chen a aussi su me faire apprécier les trésors de son pays : sa poésie, à travers ses récurrentes citations, mais aussi sa cuisine. Le Camarade est un gourmet, et j’en ai profité avec lui. Résultat, à l’heure où j’écris il y a une soupe aux nouilles chinoises et au poulet qui est en train de cuire sur ma plaque à gaz.

Dans un style épuré et simple, sans doute influencé par une écriture en anglais, qui n’est pas la langue maternelle de l’auteur, ce polar révèle toute l’essence du genre. Il y a l’intrigue, oui, mais qui n’est qu’un prétexte. Un prétexte pour découvrir l’envers du décor du lieu où il se déroule. Ce qui est important n’est plus tant la résolution de l’énigme que la façon dont les héros devront faire des pieds et des mains pour que la justice s’applique à tous. En Chine, ça implique de jongler avec le politiquement correct. Ça implique de s’exiler et d’écrire dans une langue d’adoption pour avoir le droit de s’exprimer.