Septième Etape – Chine : Troisième Sexe

Mémoires d’un eunuque dans la cite interdite – titre original : Yige Qinggong taijian de caoyu
Dan Shi
Traduction du chinois par Nadine Perront
Philippe Picquier (1991)

Pour le dernier livre que je passe en Chine (parce que comme pour le Japon, il y aurait matière à y rester DES MOIS, alors j’ai décidé d’avancer un peu), j’ai choisi de suivre le conseil d’une amie et d’aller prendre un thé avec Yu Chunhe, autrefois eunuque à la Cité Interdite. Vous vous doutez qu’eunuque, il l’est toujours. Ce n’est pas le genre d’état duquel on revient… Toutefois, de la Cité Interdite il est sorti en même temps que les derniers empereurs, en même temps que Cixi la terrible, en même temps que les milliers de vieux et jeunes hommes qui, comme lui, ont été victimes de la misère.

Ah non, on ne devient pas eunuque par vocation ! Entrer au service de la famille impériale est un acte qui en Chine impose de faire des sacrifices, et pas des moindres. La raison, telle qu’on l’apprend dès l’introduction, c’est qu’un empereur bien plus ancien a voulu des serviteurs qui ne portent pas atteinte à l’intégrité physique de ses concubines. Entendez qu’il voulait des serviteurs ne portant pas atteinte à sa propre virilité (imaginez un peu le nombre de batards potentiels !). Mais aussi pour les dissuader de chercher à fonder une dynastie. C’est que quelques-uns d’entre eux avaient acquis un grand pouvoir. Solution : priver les serviteurs de leurs attributs ! Hop, tout doit disparaitre ! Liquidation totale.  Pour les besoins naturels, on a des solutions ! Vous vous doutez que les volontaires –la  plupart du temps des traîne-misère réduit aux dernières extrémités pour survivre-, ne se sont pas bousculés au portillon… alors, comment faire pour pallier aux besoins d’hommes par milliers au sein des murs interdits ? Des solutions simples là encore : vengeance, trafic d’enfant, appât du gain de la part des pères…

Ce que j’essaie d’expliquer en mettant ces quelques points de contexte en exergue, c’est que derrière chaque mutilation, c’est un véritable drame personnel qui se joue. Et Yu Chunhe, qui a raconté sa vie à Dan Shi, n’a pas fait exception. Mais Yu Chunhe est un garçon simple. Qui a su par son travail acharné et par la chance de ne pas être assigné au service de  l’Impératrice Cixi, tirer son épingle du jeu. C’est-à-dire qu’il a pu survivre.

Le témoignage qu’il nous livre est celui des conditions de vie des eunuques, ces hommes qui n’en sont pas, ces esclaves à la moralité souvent douteuse qui deviennent pires que leurs maîtres, par aigreur souvent, et parce que la misère, ils en ont soupé. Loin des fantasmes occidentaux, le témoignage remet quelques pendules à l’heure : la vie de ces milliers de jeunes garçons qui ne deviendront jamais des pères, qui n’auront peut-être jamais de famille, ne valait, aux yeux des pontes de l’Empire, guère plus que celle d’une fourmi, que l’on peut écraser à loisir (les eunuques sont un exemple, mais cet état d’esprit, on peut l’étendre au reste du pays). Et pourtant, pourtant, elle a attisé les envies en dehors des murs. De telle sorte que des familles sont allées jusqu’à priver leurs propres enfants d’une vie normale possible en espérant les y envoyer. Ca ne se passait pas toujours aussi bien…

Yu Chunhe n’est toutefois pas qu’un eunuque. C’est aussi le témoin des derniers instants de l’Empire Chinois. A travers ses yeux à la fois maudits et privilégiés, nous assistons au déclin de la dernière dynastie. A la folie de Cixi puis à sa mort, elle qui se croyait immortelle, que l’on nommait le Vieux Bouddha. Au silence de Ci’an (vous avez bien lu). Au choc des cultures entre Orient et Occident. A l’installation de la République, manigance politique encore, orchestrée à moitié par… un eunuque ! Une République dont l’objectif n’a pas été d’aider le peuple oppressé, mais de porter aux plus hautes fonctions deux personnes qui n’auraient pu y prétendre (en l’occurrence, le maitre des armées et l’un des eunuques les plus influents –et les plus intriguants, cela va de pair.).

Un drôle de visage de la Chine, que j’ai découvert là. Une culture qui m’échappe, baignée que je suis dans un univers où la pensée personnelle reste existante (bien que la manipulation des masses soit plus subtiles mais néanmoins bien présente par chez nous aussi, ne nous leurrons pas). Et la rencontre d’un état (parce qu’eunuque, vous l’aurez compris, c’est plus qu’un métier… un sacerdoce, peut-être, un changement d’état et d’identité, une certitude… et pourtant, quand cette transformation est arrivée sur le tard, les souvenirs et les regrets, eux, restent à jamais). Un état vraiment méconnu, dont une partie des tenants et aboutissant m’a été dévoilée. Je ne sais qu’en penser. Il n’y a rien à en penser, de toute manière. Il n’y a qu’à reposer le livre, et rester assise, interdite. La pratique a été abolie avec la fonction, en 1912.