« Les Littératures de l’imaginaire, c’est pour les gamins »

Un beau préjugé n’est-ce pas ? Un préjugé qui malheureusement (oui, ceci est un jugement de valeur) parasite la création et l’édition  de ces genres en France (les anglo-saxons semblent moins obtus en la matière) et qui va de pair avec un réel dénigrement de sa qualité. Les auteurs sont publiés dans des collections « jeunesse », ou spécialisées… une preuve de reconnaissance ? Oh là malheureux ! Dans un contexte où on différencie « littérature classique » et « littérature populaire » (sisi) aussi bien en termes éditoriaux qu’en termes de valeur, faudrait pas s’emballer ! Je rappelle que lorsqu’un auteur commence à prendre une certaine hauteur et à être franchement reconnu pour son talent littéraire, il passe en littérature dite « blanche » (comprendre littérature générale, plus sérieuse, meilleure littérature, bref, pas populaire, pas de gare…). Comment ça, « mauvaise langue » ? Que je vous  Un exemple ? Barjavel pour ne citer que lui !

Alors oui, j’ai eu envie de me pencher sur cette assertion, et tous les présupposés qu’elle implique implicitement.  Et malheureusement, tous sont péjoratifs… Pauvres gosses…

[A noter avant de commencer ; on entendra par gamins non seulement une population d’enfants, mais aussi jeunesse (ado et préado) et « adultes attardés » (j’ai mis des guillemets, car clairement, ce n’est pas ainsi que je nous considère, nous adultes qui aimons les littératures de l’imaginaire). J’espère avoir été plus ou moins claire dans l’article, je fais les différenciations quand nécessaire…]

Présupposé numéro 1 : Si c’est pour les enfants, c’est que la qualité littéraire est moindre

Nous avons un réflexe assez pitoyable au moins en France, c’est celui  de se rassurer de la médiocrité d’une production en se donnant une excuse telle que « bah, c’est pour les enfants ! ». Et bien sûr, ç ne s’arrête pas à l littérature. Et pourquoi donc, pour commencer nous autoriserions-nous à fournir du médiocre aux enfants ? Pour que ce soit plus facile à comprendre ? Pour se mettre à leur niveau ? Parce que c’est-pas-grave-de-toute-manière-ils-ne-s’en-rendront-pas-compte ? N’est-ce pas d’un irrespectueux notoire, en plus d’être extrêmement condescendant ? Oui, les enfants et la jeunesse méritent que nous accordions de l’importance à la qualité que nous leur fournissons, et parce qu’ils ne peuvent pas souvent  la produire d’eux même, nous en avons même la responsabilité ! Et puis, non, ce n’est pas plus facile d’écrire pour la jeunesse, et même c’est un exercice plus difficile que d’écrire pour un public adulte. Il faut savoir se rendre intelligible tout en évitant la facilité de la médiocrité, justement. Se mettre à un certain niveau (de vocabulaire, d’abstraction, de symbolisme), accessible au public visé en fonction de son âge, tout en poussant à la réflexion et en incitant à la découverte. Et puis quand ça ne plait pas, pas de langue de bois, pas d’analyse approfondie pour changer son attente de lecture, niet ! Livre sur la touche, fin du débat. Les enfants sont un public très difficile, très exigeant, qui nécessite un grand talent. Qui nécessite une réponse à des codes attendus, tout en proposant des pistes de réflexion sous-jacentes pas nécessairement conscientisées… Pourquoi donc croyez-vous que les contes de fée ont toujours autant de succès ?

Présupposé numéro 2 : Les univers imaginaires sont réservés aux enfants (et donc sont d’un intérêt littéraire moindre)

Grand axiome, prôné partout et pour tout : quand on est adulte, on en a fini avec les mondes imaginaires. On sait que c’est faux. On ne croit plus au Père Noël, et on sourit avec tendresse (voire, encore une fois, avec condescendance) quand notre enfant nous regarde en nous disant qu’il a vu une fée. On est grand, on est un adulte, on est raisonnable. Le temps des mythes et des idéaux est définitivement révolu. Quelle tristesse mes aïeux ! Quelle tristesse, et quelle erreur ! Pourquoi, je vous le demande, le droit de rêver serait-il l’apanage de l’enfance ? Quid du Pacte de Lecture, évoqué par Rousseau en son temps, par lequel l’auteur et le lecteur s’accordent sur le fait que ce qu’ils vont partager n’a rien à voir avec la réalité ? Je revendique, en tant qu’adulte, mon droit aux univers merveilleux (et j’entends merveilleux au sens todorovien du terme*), mon droit aux symboles et aux archétypes forts, évocateurs, et cathartiques ! Du reste, de nombreux exemples de littérature blanche font appel à ces mythes, mais voilà, comme ce n’est pas estampillé fantastique, ça passe. Pour exemple (et mes goûts personnels ne sont pas invoqués ici) : Musso, Levy, Werber…

Ah je vous vois venir, avec vos gros arguments : « Oui, mais leur univers prend pied dans le réel, pas dans l’imaginaire pur ! ». Alors je vais vous proposer un petit jeu des sept différences :

A droite, Marc Levy. Le titre : Sept jours pour une éternité. Le pitch : Dans le San Fransisco des années 2000 un ange et un démon sont envoyés sur terre pour être les outils d’un dernier affrontement entre Dieu et le Diable. Enjeu : sauver le monde, ou le détruire.

A gauche, Jim Butcher. Le titre : Suaire froid. Le pitch : Dans le Cchicago des années 2000, Harry Dresden est un magicien. Le vatican vient le voir, parce que figurez-vous que le saint suaire a été dérobé… par des démons. Aidé par un genre de paladin, Harry Dresden va devoir le récupérer. Enjeu : sauver le monde, ou le détruire.

Ah, oui, il y a des différences, notoires. L’un par exemple est publié en « blanche », l’autre en urban fantasy. D’ailleurs, Dresden appartient au genre fantastique, tandis que Levy se contente « d’aborder le thème fantastique… » (je sais que wiki n’est pas toujours mon ami, mais j’ai trouvé l’expression révélatrice). Pourtant, n’avons-nous pas des univers similaires avec un taux de réalisme similaire ? Alors pourquoi, le premier serait-il estampillé pour adultes, et le second, parce qu’édité en urban fantasy, serait-il réservé aux ados, aux jeunes adultes, ou aux adultes qui n’ont pas réussi à grandir ?…

Quant à la qualité littéraire intrinsèque, on peut en parler aussi ! Certes les univers imaginaires ne sont pas nécessairement réalistes. Ils convoquent de réelles capacités d’imagination et demandent au lecteur d’accepter la totale fiction, non seulement de l’histoire mais aussi du monde dans laquelle elle se déroule. Mais je pense qu’il est temps faire une réelle distinction entre « réalisme » et « cohérence ». Et de cette dernière qualité, les univers imaginaires ne sont pas dépourvus ! Alors nuançons de suite : il existe des romans imaginaires de piètre qualité, et c’est souvent dû justement à la difficulté de proposer un univers créé à partir de rien qui soit cohérent. Parce que oui, c’est très difficile. Et que réussir à quelque chose de solide demande de vraies qualités littéraires, ça demande un réel talent et aussi beaucoup de rigueur. Parce que finalement, les genres de l’imaginaire sont vraiment très exigeants. Je pense d’ailleurs que s’ils subissent une si mauvaise presse, c’est que le défaut de qualité littéraire est de suite beaucoup plus visible. Une histoire pas terrible dans un monde cohérent, c’est déjà dur, mais ça peut passer. En revanche, si le monde ne se tient pas c’est la débandade instantanée ! Alors y a-t-il plus de « mauvais auteurs » en SFFF* ? Je ne pense pas. Je pense que ça se voit juste plus, parce que ce sont des genres qui ne pardonnent pas. En revanche, je pense aussi qu’il y a beaucoup d’auteurs qui se lancent dans l’aventure, grisés par l’illusion de totale liberté qu’offrent ces genres (imaginez, vous n’êtes plus régis par les lois de la physique ! Vous pouvez tout inventer !! VOUS AVEZ LE POUVOIIIIIIR !!! pardon) sans avoir conscience de la contrainte énorme que constitue la création d’un monde avec ses propres lois.

Enfin, les univers de l’imaginaire ne sont pas nécessairement peuplés de licornes et de monstres gentils… certains romans sont très violents et durs, dans des univers sombres et sans pitié… je ne mettrais pas ces romans dans les mains d’un public trop jeune…  De la même manière que je ne montrerais pas Ghost in the shell à un enfant sous prétexte que c’est un dessin animé…

Présupposé numéro 3 : Si c’est pour les enfants (c’est donc de moins bonne qualité), le message a moins de profondeur (c’est re-donc de moins bonne qualité)

Encore un présupposé infondé, car les littératures enfantines ont souvent une profondeur métaphysique très marquée, du moins une bonne partie d’entre elles. Parce que tandis que nous disons « tu comprendras quand tu seras plus grand », les livres, eux, répondent aux questions… Et particulièrement les contes, par exemple, qui sont comme les épopées et autres mythes antiques les ancêtres de cette fameuse SFFF… et qu’à l’époque, je vous assure qu’ils n’étaient pas destinés pour les seuls enfants ! Au contraire, même. Je pense en particulier au théâtre antique grec, évoquant les mythes qui nous sont si familiers et dont l’un des objectifs, au-delà du mythe lui-même, était de provoquer des émotions fortes chez les spectateurs pour leur permettre de les vivre sans avoir à réaliser les actions correspondantes (tuer ses enfants et les manger, par exemple). C’est aussi de cette littérature (pas uniquement, j’y reviens de suite), que la SFFF est héritière, quoi qu’on en dise.

Prenons l’exemple de Star Wars (je sais, ce n’est pas de la littérature, mais ma réflexion vaut aussi pour le cinéma), à travers quelques thèmes choisis : roman initiatique (comme de très nombreux textes depuis l’invention de l’écriture, je ne citerai que le passage de la pomme dans la Bible qui n’est pas franchement un bouquin réservé aux mômes). Le meurtre du Père (inspiration antique). La chevalerie (inspiration médiévale). L’aventure vers des contrées lointaines (moins antique, mais répondant au besoin d’évasion et de découverte inhérent à l’être humain, qui l’a poussé à prendre un jour un bateau pour savoir ce qu’il se passe de l’autre côté de l’océan). L’amour entre des personnes de classes sociales différentes (combien de contes montrent un voleur finir avec la princesse ? ).

 

Sans compter, dans d’autres romans et plus particulièrement orientés SF  (mais pas que), la question de la nature et du devenir de l’Homme en tant qu’espèce et dans sa relation à la nature et à la technologie. Ces thématiques philosophiques et écologiques (ou technologiques au contraire) se sont surtout développées avec la Révolution Industrielle, bien que les découvertes scientifiques aient toujours été une inspiration ou du moins un grand moteur de littérature. La relation au divin aussi, du reste. Les romans de Jules Verne ou de Edgar Burrough, en sont des exemples particulièrement probants.

Je pourrais continuer encore longtemps en prenant d’autres références parfois moins célèbres mais pas moins représentatives.

Ces littératures apportent donc bien souvent de véritables questionnements existentiels propres à l’humanité et qui proposent parfois des réponses très philosophiques. Y compris quand ils sont estampillés jeunesse et écrits expressément pour la jeunesse. Dans ces cas-là, l’adulte pourra y trouver lui aussi quelques trésors. Parce que parfois ça ne fait pas de mal de se reposer ces questions qui nous ont secouées, et qui nous ont permis de construire nos identités.

Puis entre vous et mois, parfois il n’y a pas ces questionnements, ce qui n’empêche pas la lecture d’être agréable, le style maîtrisé et la détente assurée ! Lire, c’est aussi s’éclater que diantre !

Pour conclure :

Donc OUI, les littératures de l’imaginaire peuvent être montrées et proposées à des enfants/jeunes, mais NON, elles ne leur sont pas réservées !

Non, la qualité littéraire n’est pas moindre, quoi qu’on en dise !

Non, le message n’est pas stupide et bêtifiant sous prétexte que l’outil de transmission est l’imaginaire, un outil parfois bien plus efficace même que des choses plus réalistes. Personnellement, je suis plus sensible à une histoire immergent et ludique qu’aux images violentes des informations de 20 heures.

Les littératures de l’imaginaire, qui se composent elles-mêmes de très nombreuses ramifications, sont un creuset extrêmement riches, que la France et sa sacro-sainte raison et son élitisme forcené (et obsolète) a tendance à largement dénigrer. Les anglo-saxons  beaucoup moins, bizarrement, mais il faut dire que tandis que les moralistes et autres raisonneurs du XVIIe siècle ont marqué la philosophie Française, eux, ils avaient déjà eu Shakespeare…

Glossaire :

Le merveilleux selon Todorov (extrait de Introduction à la littérature fantastique) :

« Dans un monde qui est bien le nôtre, celui que nous connaissons, sans diables, sylphides, ni vampires, se produit un événement qui ne peut s’expliquer par les lois de ce même monde familier. Celui qui perçoit l’événement doit opter pour l’une des deux solutions possibles : ou bien il s’agit d’une illusion des sens, d’un produit de l’imagination et les lois du monde restent alors ce qu’elles sont ; ou bien l’événement a véritablement eu lieu, il est partie intégrante de la réalité, mais alors cette réalité est régie par des lois inconnues de nous. Ou bien le diable est une illusion, un être imaginaire ; ou bien il existe réellement, tout comme les autres êtres vivants : avec cette réserve qu’on le rencontre rarement.
Le fantastique occupe le temps de cette incertitude ; dès qu’on choisit l’une ou l’autre réponse, on quitte le fantastique pour entrer dans un genre voisin, l’étrange ou le merveilleux. Le fantastique, c’est l’hésitation éprouvée par un être qui ne connaît que les lois naturelles, face à un événement en apparence surnaturel. »

SFFF : Science-Fiction, Fantasy, Fantastique