L’Affaire Charles Dexter Ward

HP. Lovecraft
1927
Domaine public : trouvable dans de nombreuses éditions, y compris en livre numérique. Pour la couverture : Editions J’ai lu

J’administre un blog littéraire avec une orientation fortement marquée vers les genres de l’imaginaire. Je suis rôliste. Et je n’avais jamais lu de Lovecraft ! Heureusement, mon Ours pense à tout. Heureusement, Hylyirio propose des thèmes fédérateurs ! Lovecraft. Un tel incontournable ne pouvait rester hors de ma Bibliothèque Intérieure (comprendre, ce que j’ai déjà lu dans ma vie). Il l’a intégré à la liste du défi qu’il m’a lancé il y a de cela quelques mois maintenant. La lacune est réparée, j’ai fait un pas de plus vers les mythes des Grands Anciens, dépassant le cadre du jeu pour me plonger dans les lectures qui en sont la genèse.

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L’Affaire Charles Dexter Ward, Lovecraft

L’Affaire Charles Dexter Ward à cela de notable qu’il ne fait pas partie des nouvelles qui rendirent Lovecraft si célèbre. C’est l’un des rares –courts– romans (le seul ?) qu’il a écrit. L’Ours m’a conseillé de commencer par celui-là parce qu’il en avait gardé une excellent souvenir. N’ayant aucun moyen de comparer avec d’autres textes à ce jour, je ne pourrais vous en dire plus.

Il est très difficile d’expliquer ce que j’ai lu. De toute manière, et là est bien le drame de tous ceux qui ont approché de près ou de loin le Mythe, vous ne me croiriez pas… L’histoire est celle d’un jeune homme, Charles Dexter Ward, qui s’intéresse à l’un de ses ancêtres, particulièrement mystérieux et inquiétant, qui avait trouvé la mort dans d’étranges circonstances cent cinquante ans plus tôt. Le jeune Ward s’embarque alors dans une quête de redécouverte et d’expérimentations qui le conduiront aux portes de la folie. C’est Willet, le médecin de famille, qui sera le témoin de cette descente et qui découvrira certains secrets des plus étonnants, ceux dont Lovecraft maîtrise si bien l’expression.

L’expression, ou au contraire la simple suggestion. Car là réside, selon moi, toute la puissance du style de Lovecraft : cet art consommé de ne jamais dire ce qui se passe. De voiler le regard du lecteur, privilégiant tous les autres sens mais le privant de ce qui le rassure tant : la vue. L’auteur ne raconte jamais ce qu’il se passe derrière cette porte, ou au loin dans la nuit. Il évoque un bruit entendu (un coup de feu, un cri étouffé), une odeur caractéristique (acre, méphitique), parfois une sensation sous les doigts. Autant d’éléments d’ordre sensitif qui sont de puissant vecteurs de l’imagination, et qui ne peuvent que rappeler au lecteur cette angoisse qui le suit, consciemment ou non, depuis l’enfance : la peur du noir. La peur du monstre sous le lit. Celui qui tant de fois a généré le cauchemar…

Conserver le lecteur dans l’ignorance de ce qui se déroule pourtant à portée de main, à portée de regard. A portée de compréhension, mais qui lui échappe. Voici un autre ressort fascinant. Vacillant. Folie ou réalité ? A la frontière des mondes, gardée tangible par la distillation maîtrisée d’informations lacunaires, le lecteur marche sur le même fil que les personnages. De quel côté tombera-t-il ? Parviendra-t-il, au contraire, à gagner l’autre rive ?

Malgré donc un démarrage un peu lent, mais nécessaire pour installer un contexte, j’ai été complètement conquise. C’est quelque chose qui me déplait assez dans les littératures de la fin du XIXe et du début du XXe, cette manie des auteurs de promettre l’histoire d’un personnage et de raconter celle d’un autre pendant la moitié du roman… croyez-moi pourtant sur parole : ici, chaque mot est pesé, chaque phrase nécessaire. Si comme moi ça vous agace un peu, persistez malgré tout ! Lovecraft sait ce qu’il fait, alors laissez-le vous guider. Laissez-vous emporter par son univers riche, par ses atmosphères épaisses. Laissez-vous emporter dans le roman, un roman qui ne vous dévoilera pas tous ses secrets. Et qui vous donnera sans aucun doute envie de vous enfoncer un peu plus dans l’exploration du Mythe… Etes-vous sûrs que ce soit bien prudent ? Etes-vous sûrs d’avoir vraiment le choix ?…

NB : Citation extraite de L’Affaire Charles Dexter Ward, HP. Lovecraft.