Critique et jugement littéraire : « Ce livre, c’est de la merde ! »

Vous aussi, vous avez déjà entendu cette phrase moult et moult fois… Vous aussi, vous l’avez prononcée. Comme moi, vous vous êtes peut-être dit un jour qu’il faudrait arrêter, car c’est méchant quand même, mais des fois, elle vous échappe. Ne vous inquiétez pas, c’est tout à fait normal. Et même, c’est autorisé. Oui, donc, on a le droit de dire qu’un livre (un tableau, un morceau musique, rayez la mention inutile) c’est de la merde. Mais attention, certaines personnes ont plus le droit que d’autres : je vous propose de nous pencher sur la question.

1)      Qui a le droit de dire qu’un livre c’est de la merde ?

Dans cette partie, je vous présente ce que j’ai conclu des catégories socio-professionnelles qui ont le droit d’assener un point de vue destructeur. Parce que dire à un créateur que ce qu’il a fait c’est de la merde c’est toujours destructeur, mais nous le verrons plus bas. Je traite ici des catégories qui ont la légitimité pour donner cet avis sans appel. Ça veut dire qu’ils l’ont prise, mais aussi qu’on la leur donne, cette légitimité. Heureusement, ils n’en abusent pas tous.

L’Universitaire : Il a fait des études. C’est un érudit. Parce qu’il a lu plus de livre que vous et moi, en tous les cas parce qu’il a un diplôme qui atteste qu’il a lu un certain nombre de livres alors que vous et moi, non, il a le droit. Quand vous et moi disons « ce livre c’est de la merde », on nous répond –à raison- « mais t’es qui pour dire ça ? ». L’universitaire, on lui répond –à tort- « ah oui ? vous qui détenez la sapience, expliquez-nous pourquoi. » Et il nous l’explique, avec plus ou moins de condescendance. Dans sa grande générosité, il nous dévoile les mystères de la littérature, à nous, pauvres hères ignorants. Il fertilise nos cerveaux endormis et se couche le soir avec la satisfaction qu’ont dû ressentir les missionnaires quand ils ont christianisé les nouveaux-mondes. Vous remarquerez qu’un universitaire pourra donner son avis de la même manière sur des sujets qu’il a étudiés ou non. Ce n’est pas grave. L’important c’est le niveau d’études, pas le domaine.

Le Journaliste : souvent, lui aussi a fait des études, ce qui le rapproche de l’universitaire. Mais pas toujours. Ce qui lui vaut le droit de dire de quelque chose qui a été sorti du plus profond des tripes pas toujours très confiantes d’un créateur que c’est de la merde, c’est sa notoriété. Il est écouté, ou lu, donc il a le droit de dire ce qu’il veut. Peu importe l’impact que cela aura sur la vie du gars concerné. D’ailleurs, il peut aussi bien dire qu’on est face à un chef d’œuvre. Le journaliste a non seulement le droit de donner son avis, mais en plus, il en a le devoir. C’est à ce moment-là que l’exercice devient casse-gueule et contraignant. Imaginez qu’il se trompe ? C’est sa carrière qui est en jeu ! Là encore, qu’importe si c’est son domaine d’activité ou pas : le journaliste, son travail, c’est d’avoir un avis. On le lui demande. Et c’est une référence. Lourde responsabilité non ?

L’Auteur : Lui, il a le droit de dire qu’un livre c’est de la merde parce qu’il en a écrit un aussi. Auteur, c’est un drôle de statut. Avant, vous n’êtes rien (sauf si vous êtes déjà Universitaire ou Journaliste). Après, vous êtes Dieu. Attention, vous ne pouvez être Dieu que si votre création a été publiée (donc validée par un professionnel qui a décidé que ça valait le coup, que ce que vous avez écrit n’est précisément pas de la merde).

L’Editeur (et autres professionnels du livre) : Quand vous êtes éditeur, c’est vous qui choisissez ce qui va paraître sur le marché, qui avez la main mise sur ce que les gens vont avoir à se mettre sous la dent.  Forcément, vous décidez de mettre en vente des choses dont vous pensez qu’elles ne sont pas de la merde. Vous aussi avez le droit d’exprimer votre opinion. Vous êtes un professionnel du livre. Vous savez ce qui est bon ou pas. Entendre, le plus souvent, ce qui est vendeur ou non.

 

Vous me trouvez agressive ? C’est normal. C’est un sujet qui m’agace un tantinet. J’ai trop entendu de prétendus intellectuels, piochés dans l’une ou l’autre des catégories ci-dessus, dire des âneries sans nom sous prétexte que leur appartenance socio-professionnelle le leur permettait. J’estime pour ma part qu’un être humain est un être humain. Qu’un avis sur une œuvre d’art est forcément subjectif et soumis à l’appréciation esthétique de chacun.

Quelqu’un qui a fait des études dans le domaine concerné pourra peut-être plus facilement avoir un avis éclairé, en termes techniques par exemple. Il pourra émettre une critique argumentée. Et ça c’est intéressant, particulièrement pour le créateur. Et d’ailleurs, cet exercice n’est pas réservé aux seuls détenteurs d’un diplôme ou d’un emploi spécifique. « C’est de la merde » est le contraire de la critique argumentée. C’est une phrase destructrice dont le seul objectif est de blesser. Les conséquences peuvent être catastrophiques. Mais le pseudo-intellectuel s’en moque. Il a sans doute réussi son coup.

 

2)      Pourquoi se permettent-ils de le dire ?

C’est quoi, ce « coup » que voulait réussir le pseudo-intellectuel ? Pourquoi un humain voudrait fouler du pied la création d’un autre humain ? Parce qu’une création, qu’elle soit bonne ou pas (encore que comme je le disais, c’est quand même très subjectif), c’est un travail de longue haleine, qui vient des tripes. Le créateur se livre en toute nudité (sauf si c’est un fumiste, il y en a aussi, faut pas pousser). Il enlève sa carapace et nous la livre. Et le pseudo-intellectuel profite de ce moment de faiblesse, de dénuement, pour coller un coup de tison chaud sur la chair à vif du pauvre gars qui voulait juste montrer son travail (il me faudra faire aussi un article sur ce qui pousse quelqu’un a publier son travail d’ailleurs…). Pourquoi ?

Le Pouvoir : Ecraser quelqu’un c’est avoir du pouvoir sur cette personne. Demandez au gros balaise qui vous a peut-être cassé la gueule dans la cour de récré. Il était plus fort que vous, il vous a tabassé, dans le seul objectif de bien vous montrer qui est le chef. Si vous ne l’avez pas vécu, vous l’avez sans doute vu dans un quelconque film. C’est une réaction humaine. C’est à mon sens très barbare et la preuve d’un intellect défaillant, mais c’est très fréquent. Celui qui dit à un créateur « c’est de la merde » a exactement le même comportement.

La Jalousie : Et oui, blesser l’autre parce qu’il a réussi là où nous même avons échoué, ça reste encore très fréquent… un petit conseil d’amie : au lieu de s’acharner, se demander pourquoi on a échoué. C’est bien plus constructif pour tout le monde.

Le Masque Social : Ca rejoint un peu la question du pouvoir, si ce n’est qu’au lieu de le pratiquer à l’encontre du créateur, il s’agit de conserver sa propre position au sein d’un groupe. Je me rappelle de l’époque du collège… pour intégrer un groupe précis, il fallait humilier certaines personnes ouvertement. Si ça vous parle plus, dans certains films d’espionnage on demande à un personnage de tuer sa femme ou son mari (ou le regarder mourir) pour affirmer son appartenance au groupe. Le fonctionnement dans le cadre de l’avis non argumenté est similaire.

Le Buzz : La dernière raison que je vois ici (si vous avez d’autres idées, n’hésitez pas à les partager en commentaire) c’est de faire parler de soi. Qu’importe alors le bien fondé des propos, il s’agit de lancer la polémique. Il s’agit de se trouver au centre de l’attention (indignée ou non). Parce que faire parler de soi, c’est toujours une excellente manière d’obtenir de l’avancement social. Le buzz, ça fait partie du jeu. J’estime pour ma part qu’on peut faire du bruit sans se montrer irrespectueux du reste du monde…

 

Voilà. Voilà pour mon analyse de ce fameux « c’est de la merde ». En conclusion, je dirais donc qu’effectivement, on a le droit de le dire. Après tout, nous sommes dans un pays d’expression libre. J’aimerais juste attirer l’attention sur le fait que derrière « c’est de la merde » se cache rarement un simple « je n’aime pas ».

On a le droit, mais peut-être pouvons-nous tourner notre langue dans notre bouche avant d’énoncer cette sentence cruelle. Par respect, simplement, pour le travail accompli.

Quant à moi, si je trouve que c’est vraiment mauvais, soit je prends le temps d’émettre un avis argumenté, soit je me contente d’un « Je n’ai pas aimé ».