Cinquième étape – Chine : Chinoises – Xinran

Chinoises

Titre original : The good women of China
Xinran
Picquier Poche (2002 pour la première édition, 2005 pour l’édition de poche)

 

Je ne savais pas du tout vers quoi me tourner. J’ai déjà lu quelques auteurs chinois, mais j’avais envie de quelque chose que je ne connaissais pas. Pour cette étape de mon voyage, je suis allée harceler un collègue pour qu’il me trouve quelque chose de valable. Il a fini par me tendre un livre noir orné de la magnifique photo d’une femme chinoise, le tout barré d’un idéogramme rouge, rouge comme le sang, rouge comme le Parti, rouge comme les cicatrices qui jamais ne se referment complètement. Rouge enfin comme la Vie qui continue, envers et contre tout.

Xinran est journaliste. Elle n’était qu’une enfant quand a éclaté la Révolution Culturelle en Chine. Une révolution qui a annihilé tout concept de personnalité. Dans une civilisation à peine libérée de ce fardeau et encore sclérosée par la censure, elle élève une petite voix. Celle d’une Femme, en quête de son identité et de celle de ses congénères. Ce que veut Xinran, c’est comprendre les Femmes, les Chinoises. Elle-même, sans doute, à travers toutes. Elle monte alors le projet d’une émission radiophonique pour laquelle elle encourage toutes les femmes à raconter, anonymement, leurs histoires.

Après dix ans de recherches, de rencontres et de lectures de courriers, Xinran nous livre, dans cet opus, quelques morceaux choisis. Un recueil bouleversant. Ce sont des voix qui s’élèvent, celles qu’on n’entend jamais. Parce que traditionnellement, une femme en Chine est une quantité négligeable. Un outil dont on peut se servir, comme on utiliserait une cuillère en bois pour faire des crêpes ou comme on se servirait d’un vagin artificiel pour se soulager. Parce qu’un être humain, sous la Révolution Culturelle, c’est une cellule sans âme qui doit servir l’entité supérieure qu’est le Parti. Une Révolution qui a eu lieu il y a maintenant quarante ans, et qui a brisé les foyers et les vies de millions d’humains. Qui a réveillé les brutalités et les violences latentes, qui n’avaient pas besoin, parfois, d’être secouées  bien fort. Et ces femmes, qui élèvent leurs voix, qui s’expriment, baignées dans les larmes. Parce que la femme est comme l’eau, dit un proverbe chinois.

Chaque chinoise est différente, bien sûr, et toutes sont liées, malgré les différences générationnelles, par les mêmes douleurs, les mêmes traumatismes. Il y a celles qui ne s’en relèvent pas, et celles qui font face et survivent, choisissant la voie de l’amour. Xinran, en journaliste qui rapporte les faits fidèlement, a su éviter l’écueil du pathos, tout en exprimant tous les sentiments qu’elle a pu éprouver au fil de ses découvertes. De quoi vous accrocher un peu plus, et vous sentir plus proche, par le biais du témoin mais aussi du sujet qu’elle est. Car l’auteur ne nous épargne pas son histoire familiale. C’est une honnêteté dont pour ma part, je la sais gréée.

Pour les raisons évoquées plus haut, en Chine toutes ces souffrances sont exacerbées. Je ne m’imaginais pas un tel état d’être pour la majeure partie d’entre elles, qui survivent plus qu’elles ne vivent, arrachées à leur féminité et tout simplement à leur statut d’être humain. Pourtant, leurs douleurs sont universelles. Sans avoir vécu la plus infime partie de leurs souffrances, je me suis sentie connectée à elles. Parce que toutes, nous sommes liées. Parce que toutes, nous sommes des guerrières et des survivantes. Parce que toutes, nous appartenons au Clan des Cicatrices*.

Au Clan des Cicatrices appartient aussi la Chine, souvent allégorisée comme une femme, violentée d’après ces témoignages par un parti. Une civilisation brillante victime d’une blessure encore béante.

Je n’ai pu m’empêcher de faire le lien. Comprendre les Chinoises et leurs souffrances, c’est un peu comprendre la Chine.

 

*Clan des Cicatrices : expression empruntée à Clarissa Pinkola Estes dans son extraordinaire « Femmes qui courent avec les loups ». J’en ferai une chronique à l’occasion.